Wednesday, June 3, 2026

AGI /////// THE SOFT LOBOTOMY

The free lunch is over — and the bill is your brain.


Le repas gratuit est terminé — et l'addition, c'est votre cerveau.

English first. Version française plus bas. ↓


(EN)

For three years I have argued for one thing the world called premature: an International AI Agency (AIIA), built on the model of the IAEA — to inspect, to set binding global standards, to halt the proliferation of compute.

Here is the receipt — 20 April 2023, in writing, public and dated:
x.com/BaghliNacym/status/1649030045212524546

Today it is no longer an idea. It is an emergency.

And here is what keeps me up at night — it isn't jobs. Jobs rebuild. Anthropic's own CEO has warned that half of entry-level white-collar jobs could vanish within one to five years; painful, but history has survived worse. A faculty does not rebuild so easily.

The real threat is the soft lobotomy: outsourcing human thought until we lose the organ.

It is measurable now. MIT's Your Brain on ChatGPT (2025) wired 54 brains to EEG — the AI-assisted group showed the weakest neural connectivity of all, and most could not quote a single sentence they had just written. The researchers called it cognitive debt.

Meanwhile the token has become the new oil. To mint it, you burn a planet: the IEA projects data-centre electricity demand will roughly double by 2030, AI first among the drivers. And the capital runs in circles — Nvidia → OpenAI → Microsoft → back again — a loop that closes only so long as you stay dependent. An autonomous mind consumes fewer tokens.

At the end of the road waits the merge: first they weaken you, then they sell you the brain-machine interface. The last resource to extract isn't Mars. It's the skull.

After Hiroshima we did not ban the atom — we built the IAEA. Do the same for intelligence: inspection, non-proliferation of compute, binding standards — and one thing more: human intelligence recognized as common heritage, with a right to think unplugged.

The window is now: the UN holds its first Global Dialogue on AI Governance in Geneva, 6–7 July 2026.

The token is the new oil.
Refuse to be the oilfield.

— NB


(FR)

Depuis trois ans, je plaide pour une chose que le monde jugeait prématurée : une Agence internationale de l'intelligence artificielle (AIIA), bâtie sur le modèle de l'AIEA — pour inspecter, fixer des normes mondiales contraignantes, enrayer la prolifération de la puissance de calcul.

En voici la preuve — 20 avril 2023, écrite, publique et horodatée :
x.com/BaghliNacym/status/1649030045212524546

Aujourd'hui, ce n'est plus une idée. C'est une urgence.

Et ce qui m'empêche de dormir, ce ne sont pas les emplois. Les emplois se reconstruisent. Le PDG d'Anthropic lui-même a prévenu que la moitié des emplois de bureau débutants pourrait disparaître d'ici un à cinq ans ; douloureux, mais l'histoire a survécu à pire. Une faculté, elle, ne se reconstruit pas si aisément.

La vraie menace, c'est la lobotomie douce : sous-traiter la pensée humaine jusqu'à en perdre l'organe.

Et c'est désormais mesurable. L'étude du MIT Your Brain on ChatGPT (2025) a relié 54 cerveaux à des EEG : le groupe assisté par l'IA a montré la connectivité neuronale la plus faible de tous, et la plupart étaient incapables de citer une seule phrase qu'ils venaient d'écrire. Les chercheurs ont nommé cela une dette cognitive.

Pendant ce temps, le token est devenu le nouveau pétrole. Pour le frapper, on brûle une planète : l'AIE projette un quasi-doublement de la demande électrique des centres de données d'ici 2030, l'IA en tête des moteurs. Et le capital tourne en boucle — Nvidia → OpenAI → Microsoft → et retour — une boucle qui ne se referme que tant que vous restez dépendant. Un esprit autonome consomme moins de tokens.

Au bout du chemin attend la fusion : d'abord on vous affaiblit, puis on vous vend l'interface cerveau-machine. La dernière ressource à extraire n'est pas Mars. C'est le crâne.

Après Hiroshima, nous n'avons pas interdit l'atome — nous avons bâti l'AIEA. Faisons de même pour l'intelligence : inspection, non-prolifération du calcul, normes contraignantes — et une chose de plus : l'intelligence humaine reconnue comme patrimoine commun, avec un droit à penser débranché.

La fenêtre, c'est maintenant : l'ONU tient son premier Dialogue mondial sur la gouvernance de l'IA à Genève, les 6 et 7 juillet 2026.

Le token est le nouveau pétrole.
Refusez d'être le gisement.

— NB


The receipt · La preuve horodatée — 20.04.2023

Soon · Bientôt

#AI #Governance #AGI #Sovereignty #Transhumanism #AIIA

Tuesday, May 19, 2026

Delirious Algiers

𝗗𝗲 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲, 𝗔𝗰𝘁𝗲 𝗜𝗜
𝗼𝘂 𝗱𝗲 𝗹'𝗔𝗿𝗰𝗵𝗶𝘁𝗲𝗰𝘁𝘂𝗿𝗲 𝗽𝗿𝗼𝗺𝗼𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹𝗹𝗲
[Mise à jour 2026 d'une réflexion ouverte le 11 septembre 2008]
𝐶𝑒 𝑡𝑒𝑥𝑡𝑒 𝑒𝑠𝑡 𝑙𝑜𝑛𝑔, 𝑡𝑟𝑒̀𝑠 𝑙𝑜𝑛𝑔. 𝐷𝑒́𝑙𝑖𝑏𝑒́𝑟𝑒́𝑚𝑒𝑛𝑡. 𝑀𝑎𝑖𝑠 𝑞𝑢𝑖 𝑠'𝑦 𝑖𝑛𝑡𝑒́𝑟𝑒𝑠𝑠𝑒 𝑦 𝑡𝑟𝑜𝑢𝑣𝑒𝑟𝑎 𝑠𝑜𝑛 𝑐𝑜𝑚𝑝𝑡𝑒.
Avant-propos illustré
Neuf clichés — Alger-Ouest, un matin de mai 2026.

Ce qui suit n'est pas un argumentaire. C'est un constat.
Neuf photographies. Prises au téléphone, depuis la voiture, à travers le pare-brise — les reflets, les poussières, les cadres approximatifs font partie de l'image. Ils en sont même la signature. On ne sort pas pour photographier ces choses-là ; on les photographie malgré soi, depuis la file d'attente, depuis le feu rouge, depuis l'embouteillage. Voilà la première vérité de la Carcasse-décor : elle ne s'offre qu'au passager, jamais au piéton, qui n'existe plus.
Périmètre : trois kilomètres à peine. Entre mon domicile, mon bureau, ma propre carcasse — celle que j'habite, celle que je revendique — et le centre d'examen où ma fille passe son brevet ce matin.
Temps de trajet : indéterminé. C'est précisément ce que cette ville fait. Elle suspend le temps utile et le redistribue en encombrement physique (les klaxons, les voiries défoncées, les dépassements qui ne dépassent rien) et en encombrement mental (le bruit de fond visuel, la saturation, la fatigue de ce que l'on voit sans pouvoir le nommer).
Et puis il y a la nervosité — celle, légitime, d'un père qui conduit son enfant à un examen. Mais aussi cette autre nervosité, plus sourde, dont je suis convaincu qu'elle infuse l'humeur de cette ville comme un acouphène : l'angoisse de vivre dans un cadre bâti qui ne s'adresse à personne, ne s'inscrit dans aucun récit, ne tient à aucune main.
Regardez les neuf images. Vous y trouverez toute la grammaire de l'article qui va suivre, condensée en un carré de 3×3.
Neuf objets. Trois kilomètres. Une seule grammaire.
Et entre tous ces objets : aucun trottoir digne, aucun arbre d'alignement, aucune transition urbaine pensée, aucun vis-à-vis humain, aucun horizon. Juste la file de voitures dans laquelle nous sommes assis — mon enfant, son sac d'examen sur les genoux, et moi, son père architecte, qui photographie par fidélité au métier ce qu'il préférerait ne pas voir un matin pareil.
« Avant d'acculer cette architecture, avons-nous pris le soin de l'étudier, de l'analyser, d'en saisir le fond, avant d'accuser la forme ? » — État(s) des lieux, avril 2018.
Huit ans après cette question, en voici neuf réponses. Photographiées à travers un pare-brise. À trois kilomètres de chez moi. Le matin du brevet de ma fille.
L'article qui suit n'aurait pas pu être écrit ailleurs, ni autrement.

𝗗𝗲 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲, 𝗔𝗰𝘁𝗲 𝗜𝗜
𝗼𝘂 𝗱𝗲 𝗹'𝗔𝗿𝗰𝗵𝗶𝘁𝗲𝗰𝘁𝘂𝗿𝗲 𝗽𝗿𝗼𝗺𝗼𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹𝗹𝗲
« Mes amis, l'architecture est définitivement morte et enterrée, vive l'auto-construction !
Bon réveil.
À suivre… ou pas. »
— De la notion de Carcasse, ou de l'Architecture "contemporaine" en Algérie, jeudi 11 septembre 2008.
Il y a dix-huit ans, jour pour jour ou presque, je publiais sur ce blog De la notion de Carcasse. C'était un jeudi 11 septembre — sept ans jour pour jour après l'autre 11 septembre, celui où deux carcasses tombaient à Manhattan. À Alger, au même moment, j'essayais de nommer la carcasse qui montait. La date n'était pas un hasard ; elle ne l'est toujours pas.
Je signais alors ce texte comme on signe un acte de décès : « L'architecture est définitivement morte et enterrée. » Et je terminais sur la formule la plus fragile de toutes — « À suivre… ou pas. » L'enterrement, lui, n'a jamais eu lieu. Et c'est précisément la raison pour laquelle, dix-huit ans plus tard, je dois reprendre. La carcasse n'est pas morte. Elle a fait pire. Elle est devenue présentable.
Mais avant d'écrire l'acte II, il faut remonter plus loin que 2008. Parce que la Carcasse, dans ma vie d'architecte, n'a pas commencé par un texte. Elle a commencé par un projet.

𝗜. 𝗔𝘃𝗮𝗻𝘁 𝗹𝗲 𝗱𝗶𝗮𝗴𝗻𝗼𝘀𝘁𝗶𝗰 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲 𝗻𝗼𝗯𝗹𝗲 (𝗮𝘃𝗿𝗶𝗹 𝟭𝟵𝟵𝟱)
Mon tout premier projet, livré la même année où je fondais avec mon père Baghli Architects, fut une habitation pour le compte du voisin d'en face. Il observait peut-être notre potentiel ; je soupçonne plutôt qu'il y voyait une opportunité de bon voisinage. Les relations aidant, l'improbable relation s'est nouée.
Cet homme, mon premier client — paix à son âme, il nous a quittés depuis — avait pris une décision radicale et noble à la fois : raser la baraque dans laquelle il logeait toute sa famille, et bâtir à la place ce qu'il appelait lui-même « une Carcasse au sens le plus noble du terme ». Un grand terrain prometteur. Quatre garçons devenant jeunes adultes. Une benjamine qui partirait au mariage mais à qui on consacrerait quand même une cinquième trame, pour le gendre. Cinq garages au rez-de-chaussée pour assurer la rente — cette fonction vitale, on le sait, que toute habitation algérienne se doit d'intégrer.
Cette Carcasse-là — Oued Romane, Alger, 1995 — je l'observe encore aujourd'hui depuis ma propre baie vitrée. Elle est toujours en perpétuelle mutation. Carcasse 1995 >> 2018 >> 20xx. Elle me survivra, assurément. Et elle m'aura accompagné, hantée, instruite tout au long de ma carrière.
Voilà ce qu'il faut tenir d'emblée pour la suite : la Carcasse, au point de départ, n'était pas une insulte. Elle était une typologie. Une promesse structurelle. Une œuvre conçue avec un architecte, pensée pour absorber la croissance d'une famille sur trois générations, auto-financée par l'activité commerciale qui en occupait le socle. Imbrication des volumes. Redistribution des espaces. Système constructif unique et généralisé. Évolution de l'espace en fonction de l'évolution de la famille. La société environnante, instinctivement, l'identifiait comme « la maison de l'Architecte », « la maison Navire », « la maison Vaisseau spatial » — Goldorak / Grendizer. Le populaire savait reconnaître ce que le savant n'avait pas encore osé nommer.
Cette Carcasse-là — la noble, l'architecte-supervisée, la multi-générationnelle, la mutante — est le point d'origine de ma réflexion. Je n'aurais pas pu écrire le texte de 2008 sans avoir construit ce projet de 1995. Et je ne peux pas écrire celui de 2026 sans ramener d'abord ce point d'origine à la surface.

𝗜𝗜. 𝗦𝗲𝗽𝘁𝗲𝗺𝗯𝗿𝗲 𝟮𝟬𝟬𝟴 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲 𝗮𝘂𝘁𝗼-𝗱𝗲𝘀𝘁𝗿𝘂𝗰𝘁𝗿𝗶𝗰𝗲
Treize ans plus tard, l'autre versant a fini par me crever les yeux. La Carcasse noble avait, dans le pays, son ombre statistique : la Carcasse-virus. Auto-construite. Sans architecte. Sans permis sérieux. Sans plan. Sans terrain parfois. Apeuprisme régnant ; urbanodroïde comme alchimie propre à nous ; auto-construction comme auto-destruction. Voilà ce que je posais en 2008. Avec cet amas de briques et de béton, parsemé de ferraille, ne répondant à aucune règle d'esthétisme, à aucune préoccupation environnementale, ne faisant référence à aucun pan de notre histoire, faisant fi de tout bon sens. Avec cette quincaillerie qui pend du dehors — paraboles, climatiseurs, câbles, enseignes, affiches, pneus, fers en attente, cages d'oiseaux, linge étendu, grilles d'acier, portes blindées.
Et avec le rituel inimitable du client — « a3ndi carcasse ! », « hebbit nebni ! », « a3ndkoum catalogue ? », « hebbit enmodifi ! », « neddik tchouf ! », « c'est urgent ! », « awah ghali ! » — qui transformait l'architecte algérien en vulgaire cachet humide, contrainte administrative parmi d'autres, cher, très cher, trop cher pour ces quelques traits tirés sur du papier.
Je nommais alors la loi tacite qui régissait tout cela : la Loi du CHAOS — Cohérence sur l'Habitat, l'Architecture et l'Organisation Spatiale. Avec son corollaire darija sans appel : « tag a3la man tag ». Et je tirais ma révérence en trois lignes :
Mes amis, l'architecture est définitivement morte et enterrée, vive l'auto-construction !
Bon réveil.
À suivre… ou pas.
C'était un constat de décès. Mais il faut le dire honnêtement aujourd'hui : c'était aussi un sursaut de fidélité — à la Carcasse noble de 1995, dont la Carcasse-virus n'était que la dégénérescence statistique. Je ne défendais pas la pauvreté de la forme. Je dénonçais l'absence de pensée qui l'avait produite.

𝗜𝗜𝗜. 𝟮𝟬𝟭𝟮-𝟮𝟬𝟭𝟰 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲 𝗤𝘂𝗶𝗻𝘁𝗲𝘀𝘀𝗲𝗻𝗰𝗲 (𝗲𝘁 𝗹'𝗔𝗴𝗮 𝗞𝗵𝗮𝗻)
La suite du chemin, je ne pouvais pas l'inventer ; il fallait que la pensée mûrisse. En 2012, le projet Carcass™ (code 4238.ALG, Khraicia) prend forme comme objet conceptuel à part entière, et il sera nominé en 2013 pour le cycle de l'Aga Khan Award for Architecture. Référencé désormais sur Archnet, archivé. Pas seulement un blog. Une trace institutionnelle.
J'écrivais dans la lettre de motivation, à l'époque :
Mon projet s'intitule Carcass™. Il est en cours de progression, et en attente à la fois. C'est un projet dans le temps. (…) Il se situe à Alger (El-Djazaïr) mais il aurait aussi bien pu se trouver et se raconter à Caracas ou à Bombay, en passant dans l'intervalle par Istanbul, Le Caire et Téhéran. C'est un projet intemporel. (…) Un projet anachronique qui, à travers le Prisme Critique de l'Architecture, propose et suggère une (re)lecture positive de nos sociétés urbaines contemporaines, notamment celles émanant des pays dits "en développement" et/ou "émergents".
Et j'en proposais cette définition, qui tient toujours :
Carcass™ — Unidentified Building Type/Status. For me, it represents la Quintessence de l'Architecture, and it is my primary concern, as both its sources and its ramifications remain unexpected (unpredictable). I believe that the cities of Algiers, Rotterdam, New York, Sao Paulo, Istanbul, amongst many others (maybe all), carry the genes (germs?) of the Carcass™.
En 2014, je proposais à Rem Koolhaas et à la Biennale de Venise (Fundamentals — Absorbing Modernity), hors-concours et hors-délais, une contribution baptisée ₩¥$!₩¥G — WYSIWYG, What You See Is What You Get. La Carcasse comme Quintessence. La Carcasse comme architecture Anonyme. La Carcasse comme retour aux Fondamentaux. Et cette phrase, que je relis aujourd'hui avec une lucidité presque inquiétante :
« La Carcasse devient Modernité. »
J'ajoutais : « La Modernité sera désormais absorbée sur l'autel de l'Anonymat. » Je ne savais pas encore que douze ans plus tard, l'Anonymat allait être colonisé par sa caricature exacte : la marque promotionnelle.

𝗜𝗩. 𝟮𝟬𝟭𝟴 — 𝗹𝗮 𝘁𝗿𝗶𝗮𝗱𝗲 𝗥𝗼𝗺𝗮𝗻𝘁𝗶𝘀𝗺𝗲 / 𝗥𝗲́𝗮𝗹𝗶𝘀𝗺𝗲 / 𝗕𝗿𝘂𝘁𝗮𝗹𝗶𝘀𝗺𝗲
En avril 2018, pour les 23 ans de l'agence et dans le sillage du projet Djisr El-Djazaïr, j'ai posé l'État(s) des lieux en trois mouvements :
Romantisme : la Carcasse de 1995, à l'épreuve des temps, vue de ma baie vitrée.
Réalisme : Carcasse, Habitation inachevée, Quartier en mutation, Lotissement sauvage, Auto-construction, Tissu vernaculaire, Habitat spontané… Peu importait le qualificatif. J'écrivais alors : « Avant d'acculer cette architecture, avons-nous pris le soin de l'étudier, de l'analyser, d'en saisir le fond, avant d'accuser la forme ? » Et cette phrase, que je voudrais aujourd'hui graver dans la pierre de toute école d'architecture algérienne :
« El-Hamiz ne s'est pas improvisé, il s'est construit.
Oued Tarfa ne s'est pas décrété, il s'est imposé.
Patiemment, dans le temps, avec méthode et esprit. »
Brutalisme : WYSIWYG, la Quintessence, l'Anonymat, et ce constat — Constat de flagrante Modernité — qui fermait la triade.
C'est dans cette troisième séquence que j'avais inscrit, sans encore en mesurer la portée, l'arc complet : Libéralisation > Construction > Autocratie > Auto-Construction > Reconquête > Absolutisme > Généralisation > Point de Non-retour > La Greffe. Ce Point de Non-retour, c'est exactement là que nous sommes en 2026. Et la Greffe — celle que j'imaginais encore comme transplantation entre Alger et New York — a pris une forme que je n'avais pas vue venir.

𝗩. 𝟮𝟬𝟮𝟲 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲-𝗱𝗲́𝗰𝗼𝗿, 𝗼𝘂 𝗹'𝗶𝗻𝘃𝗲𝗿𝘀𝗶𝗼𝗻 𝗼𝗻𝘁𝗼𝗹𝗼𝗴𝗶𝗾𝘂𝗲
Voici donc l'acte II. Et il faut le formuler net.
La Carcasse a changé de propriétaire, d'échelle, et de mensonge.
Elle est désormais portée par le promoteur immobilier privé — acteur que ni le texte de 1995 (projet familial), ni celui de 2008 (auto-constructeur citoyen) n'avaient prévu dans sa forme prédatrice actuelle. Le promoteur 2026 fait quelque chose de pire que l'auto-constructeur de 2008 : il rase la Carcasse originelle — modeste, à l'échelle, biographique, bâtie sur trois générations — et bâtit à la place une Carcasse XXL camouflée. Habillée. Dressée. Vendue au mètre carré exorbitant comme s'il s'agissait d'architecture.
Cette nouvelle Carcasse est saupoudrée — le verbe est juste, c'est un saupoudrage, pas une intégration — de l'inventaire complet de la modernité de catalogue. Box privé. Place de parking privative. Salle de sport intégrée. Piscine pour résidents. Caméras de surveillance. Climatisation centralisée. Applications connectées. Badge NFC. Fibre optique. Contrôle d'accès biométrique. Gardien à la guérite. Interphone vidéo. Tout l'inventaire qui, en 2008, pendait des balcons dans le désordre, se retrouve désormais intégré, productisé, marketé, et facturé à un prix qui n'a aucun rapport avec le mètre carré utile produit.
Soyons précis : les paraboles, les climatiseurs, les câbles, les enseignes, les pneus, les fers en attente, les cages d'oiseaux, le linge étendu, les grilles d'acier et les portes blindées — toute la quincaillerie que je listais en 2008 comme stigmates extérieurs de la Carcasse — a simplement été ravalée à l'intérieur du bâtiment, lustrée, brandée, et vendue comme valeur ajoutée. La pollution architecturale n'a pas disparu. Elle a été intériorisée, climatisée, et tarifée.

𝗩𝗜. 𝗟𝗮 𝗺𝗲̂𝗺𝗲 𝗟𝗼𝗶 𝗱𝘂 𝗖𝗛𝗔𝗢𝗦 — 𝗱𝗲́𝘀𝗼𝗿𝗺𝗮𝗶𝘀 𝗰𝗮𝗽𝗶𝘁𝗮𝗹𝗶𝘀𝗲́𝗲
Voici la phrase que je n'aurais pas osé écrire en 2008, parce qu'elle était impensable :
En 2008, la Loi du CHAOS protégeait l'auto-constructeur.
En 2026, la Loi du CHAOS protège le promoteur.
C'est la même loi. Le même tag a3la man tag. Le même refus du plan, du permis sérieux, de l'urbanisme. La même absence d'arbre d'alignement, de transition urbaine, de trottoir digne, d'horizon partagé. La même indifférence à l'histoire, à l'environnement, à l'échelle. Le même apeuprisme — sauf qu'il porte aujourd'hui costume, badge, plaquette commerciale glacée et compte Instagram.
Mais désormais portée par le capital au lieu d'être portée par la précarité. Et c'est précisément ce qui change tout.
La Carcasse précaire de 2008 avait l'excuse de la pauvreté. La Carcasse promotionnelle de 2026 n'en a aucune — elle est riche, elle est solvable, elle est choisie. Elle facture l'absence d'urbanisme au prix de l'urbanisme accompli. Elle vend la sécession comme service. Elle vend le défaut de ville comme premium. Elle livre, en dix-huit mois et clés en main, ce qu'une famille mettait trente ans à bâtir — et elle livre, à ce prix-là, exactement la même absence de ville.
C'est la décadence au sens strict — au sens guénonien : la forme qui survit à son principe, le geste qui mime sans habiter, l'habit qui prétend faire le moine après avoir tué le monastère.
La Carcasse de 1995 disait : je vais devenir maison, patiemment, sur trois générations.
La Carcasse de 2008 disait : je n'ai pas eu les moyens.
La Carcasse de 2026 dit : je n'ai pas besoin de plan, j'ai une piscine.

𝗩𝗜𝗜. 𝗪𝗬𝗦𝗜𝗪𝗬𝗚 𝗶𝗻𝘃𝗲𝗿𝘀𝗲́ — 𝗪𝗬𝗦𝗜 ≠ 𝗪𝗬𝗚
En 2014, je proposais à Koolhaas que la Carcasse était l'incarnation parfaite de WYSIWYG — What You See Is What You Get. Ce que vous voyiez de la Carcasse précaire, c'était exactement ce qu'elle était : un objet honnête dans son inachèvement, dont la déchirure révélait la vérité de la construction. La forme et le fond coïncidaient.
En 2026, la Carcasse-décor est WYSI ≠ WYG.
Ce que vous voyez n'est PAS ce que vous obtenez.
Vous voyez la piscine, le marbre, le badge, le branding, la sécurité, la connectivité, la promesse d'une vie élégante au cœur d'une métropole en marche. Vous obtenez : l'absence de rue, l'absence d'arbre, l'absence de trottoir, l'absence de transition urbaine, l'absence de vis-à-vis humain, l'absence d'horizon, et — c'est l'essentiel — l'absence de ville. La ferraille a été enfouie dans le placard technique. Les paraboles sont devenues fibre. Les pneus sont devenus parking VIP. Le linge étendu est devenu sèche-linge en commun. La grille d'acier est devenue contrôle d'accès biométrique. La porte blindée est devenue interphone vidéo.
Rien n'a été résolu. Tout a été habillé.
L'ancienne Carcasse était brutaliste sans le savoir.
La nouvelle est décadente en le sachant très bien.
L'ancienne demandait à devenir ville.
La nouvelle refuse activement de l'être.

𝗩𝗜𝗜𝗜. 𝗝𝘂𝗻𝗸𝘀𝗽𝗮𝗰𝗲 𝗲𝗻 𝗰𝗼𝘀𝘁𝘂𝗺𝗲 — 𝗟𝗮𝘀 𝗩𝗲𝗴𝗮𝘀 𝘀𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗮 𝗳𝗿𝗮𝗻𝗰𝗵𝗶𝘀𝗲
Koolhaas avait nommé Junkspace en 2002 — l'espace résiduel produit par la modernisation, ses aéroports, ses lobbies, ses centres commerciaux. Mais Koolhaas décrivait l'Occident saturé, post-développement. Ce qui se déploie aujourd'hui à Alger, Oran, Constantine, Sétif, sur la côte, en périphérie, dans les nouveaux pôles urbains, est plus grave. C'est Junkspace avant le développement. C'est l'arrivée du décor sans le bâtiment, du costume sans le corps, de la finition sans le projet.
Venturi et Scott Brown — dont j'avais soutenu la campagne de réhabilitation en 2014 — nous avaient pourtant avertis avec Learning from Las Vegas : il faut savoir lire l'enseigne, le décor, le Strip. Soit. Mais à Las Vegas, au moins, le décor est l'aveu. Personne ne prétend que le Caesars Palace est romain. À Alger-Promotionnel 2026, le décor est imposture pure : on nous vend une vie qu'on n'a pas construite, dans une ville qui n'a pas été pensée, à un prix que ne justifie aucun mètre carré utile, sur un terrain rasé d'une dignité antérieure.
C'est pire que la laideur de 2008. C'est la fausse résolution. C'est l'urbanisme compulsif qui mime, à l'échelle XXL, un ordre qui n'existe nulle part dans le tissu urbain qui l'entoure.

𝗜𝗫. 𝗗𝗲́𝗳𝗶𝗻𝗶𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗺𝗶𝘀𝗲 𝗮̀ 𝗷𝗼𝘂𝗿 — 𝗹𝗮 𝗰𝗵𝗿𝗼𝗻𝗼𝗹𝗼𝗴𝗶𝗲 𝗰𝗼𝗺𝗽𝗹𝗲̀𝘁𝗲 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲
Pour fixer la grammaire, voici la séquence complète, telle qu'elle s'écrit en 2026 :
1995 — Carcasse noble. Conçue par l'architecte, portée par la famille, multi-générationnelle, en perpétuelle mutation. Imbrication, redistribution, autofinancement par la rente.
2008 — Carcasse auto-destructrice. Produit du citoyen sans architecte, sous régime de la Loi du CHAOS artisanale. Brute, exhibée, laide mais honnête dans son inachèvement.
2012-2014 — Carcass™ Quintessence. Concept consolidé, projet nominé à l'Aga Khan Award (cycle 2013), formalisé à Venise (2014) comme WYSIWYG, « la Quintessence de l'Architecture », l'architecture Anonyme, intemporelle, présente comme germe dans toutes les métropoles du Sud — et secrètement, dans plusieurs du Nord.
2018 — Carcasse en triade. Romantisme (1995) / Réalisme (le tissu vernaculaire patiemment construit) / Brutalisme (WYSIWYG comme Modernité absorbée). Point de Non-retour. La Greffe.
2026 — Carcasse-décor / Carcass™ 2.0. Produit du promoteur sans urbaniste, sous régime de la Loi du CHAOS désormais capitalisée. Achevée, lisse, gargantuesque, gadgetisée, hors d'échelle, hors de plan, hors de ville. WYSI ≠ WYG. Décadente dans son achèvement même.
L'une était l'œuvre du pauvre sans plan. L'autre est l'œuvre du riche sans plan. Le mètre carré a explosé. Le plan, lui, est toujours absent.

𝗫. 𝗖𝗲 𝗾𝘂𝗲 𝗰𝗲𝗹𝗮 𝗲𝗻𝗴𝗮𝗴𝗲 𝗽𝗼𝘂𝗿 𝗔𝗹𝗴𝗶𝗲𝗿𝘀𝟮𝟬𝘅𝘅
Je signais en 2008 : « Bon réveil. À suivre… ou pas. »
Dix-huit ans après, il faut que ce soit à suivre. Sérieusement, cette fois. Parce que la métropole méditerranéenne dont je porte le projet depuis Algiers20xx — Expo 2035, Jeux Olympiques 2036, Grand Prix 2037, Djisr El-Djazaïr, la baie comme charnière et non comme frontière — n'a aucun sens si la chair même de la ville est en train d'être remplacée, mètre carré après mètre carré, par cette imposture en costume.
Une capitale méditerranéenne ne se construit pas sur une accumulation de résidences sécurisées sans rue, sans arbre, sans trottoir, sans vis-à-vis humain, sans horizon partagé. Elle se construit sur le contraire exact : sur l'espace public dense, sur l'échelle tenue, sur la transition pensée, sur la rue habitée. Et oui — sur des Carcasses, des vraies, patiemment, dans le temps, avec méthode et esprit.
Le promoteur me dira que je suis nostalgique. Que la classe moyenne a droit à sa piscine. Qu'on ne va pas reconstruire la médina. C'est une mauvaise lecture, et je l'écrivais déjà entre les lignes en 1995, en 2008, en 2014, en 2018 :
Je ne défends pas la pauvreté de la Carcasse originelle.
Je dénonce le mensonge de la Carcasse-décor.
L'argent qui finance le mètre carré exorbitant n'a, dans son sillage, financé aucun urbanisme. Aucune voirie digne. Aucun arbre d'alignement. Aucune transition piétonne. Aucun horizon. C'est de l'extraction foncière déguisée en modernité.
C'est, structurellement, la même Loi du CHAOS que celle que je nommais en 2008. Mais désormais portée par ceux-là mêmes qui auraient dû la combattre. Et facturée à ceux qui croyaient l'avoir enfin échappée.

𝗫𝗜. 𝗟𝗮 𝗽𝗵𝗿𝗮𝘀𝗲
La Carcasse de 1995 disait : je deviendrai maison, patiemment, sur trois générations.
La Carcasse de 2008 disait : je n'ai pas eu les moyens de devenir ville.
La Carcasse de 2026 dit : il n'y aura jamais de ville, mais voici la piscine, le badge, la caméra et le crédit.
La première était la promesse.
La seconde était l'auto-destruction du pauvre.
La troisième est l'auto-destruction du riche.
Et c'est la même Loi du CHAOS qui les signe toutes les deux dernières.
L'architecture n'est toujours pas morte. Elle est juste devenue un département marketing.
La Carcasse, elle, n'a pas trahi. C'est nous — architectes, urbanistes, pouvoirs publics, promoteurs, et acheteurs solvables — qui l'avons trahie. La Carcasse noble de 1995 nous regarde encore, du fond d'Oued Romane, en perpétuelle mutation. Elle ne nous juge pas. Elle attend.
« El-Hamiz ne s'est pas improvisé, il s'est construit.
Oued Tarfa ne s'est pas décrété, il s'est imposé.
Patiemment, dans le temps, avec méthode et esprit. »
Cela vaut encore. Cela vaudra toujours. Mais à condition de tenir la ligne — cette ligne, pas l'autre.
Bon réveil. Cette fois sans le « ou pas ».
À suivre.
𝗡𝗮𝗰𝘆𝗺 𝗕𝗮𝗴𝗵𝗹𝗶 — نسيم باغلي
Architecte, Alger — mai 2026
En écho au texte fondateur du 11 septembre 2008.
Et en hommage à mon premier client, Oued Romane, avril 1995.

𝗟𝗶𝗲𝗻𝘀 / 𝗔𝗰𝘁𝗲 𝗜 𝗲𝘁 𝗮𝗻𝘁𝗲́𝗰𝗲́𝗱𝗲𝗻𝘁𝘀 :

#Algiers20xx #Junk #Critical #Thinking #Carcass #CHAOS #WYSIWYG #Architecture #Urbanism

Monday, April 13, 2026

Sur le Mythe de la "Civilisation Judéo-Chrétienne"

Dieu n'est pas une frontière
Sur le mythe de la "civilisation judéo-chrétienne" proclamée par certains en Occident — et ce qu'elle efface

بسم الله الرحمن الرحيم
Au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux

Avertissement au lecteur

Porte de la Grande Mosquée de Sidi Boumediène
(c) Nacym Baghli - El Eubbad, Tlemcen (2026)
Ce texte n'est pas un texte contre — ni contre le christianisme dont je vénère les prophètes et admire les mystiques, ni contre le judaïsme dont les penseurs ont nourri une part de ce que je suis, ni contre quiconque au nom d'une quelconque appartenance. C'est un texte pour : pour la vérité historique contre la manipulation du sacré, pour la mémoire longue contre l'amnésie politique organisée, pour la rencontre contre les murs que l'on bâtit en invoquant Dieu. Je ne suis ni érudit ni spécialiste de l'histoire des religions — simplement un architecte curieux, avide de justice, avec ce que je crois être du bon sens, une part peut-être de naïveté, et une vision que d'aucuns jugeront radicale. La notion de "civilisation judéo-chrétienne" n'est pas un héritage — c'est une arme, construite récemment, pour des fins précises, par des hommes qui n'avaient ni la foi ni la culture qu'ils prétendaient défendre ; je la démonte ici en algérien, en musulman, en contemplatif, en africain, en méditerranéen, en architecte, en homme qui a lu les textes et marché sur les terres — non pour exclure qui que ce soit, mais pour rouvrir une maison que l'on avait condamnée par mensonge.

N. B.


La Fable Judéo-Chrétienne

Ce que je sais, parce que je suis

Nacym Baghli — Alger, lundi 13 avril 2026


Ce matin, un homme venu de Rome a posé le pied sur mon sol.

Pas mon sol au sens de la propriété. Au sens de l'appartenance.

Ce sol d'Alger qui est aussi le sol de Tlemcen, de Hippo Regius, de Tigzirt, de Timgad. Ce sol berbère qui fut romain avant d'être chrétien, chrétien avant d'être islamique — et qui est tout cela en même temps, sans contradiction, parce que la terre ne connaît pas le schisme. Elle reçoit tout ce qu'on lui confie et le transforme en pierre, en racine, en mémoire.

Cet homme s'appelle Léon XIV. Il est pape. Il est augustinien — fils spirituel d'un homme né ici, à quelques centaines de kilomètres à l'est, dans la ville qu'on appelle aujourd'hui Annaba. Augustin d'Hippone. Africain. Berbère. Le plus grand théologien de l'Occident chrétien est l'un des nôtres. Cela, personne ne me l'enlèvera.

La nuit précédente, depuis l'autre rive du monde, un homme de pouvoir l'avait attaqué publiquement — parce que ce pape avait osé appeler à la paix au milieu d'une guerre. L'homme de pouvoir avait dit que Dieu approuvait ses missiles. Le pape avait répondu depuis son avion, cap sur Alger :

"Je n'ai pas peur."

J'ai lu cette séquence et j'ai pensé : voilà. Voilà exactement le sujet.


Avant-propos — On m'a volé quelque chose. Je viens le reprendre.

Je veux être clair sur ce que ce texte est — et sur ce qu'il n'est pas.

Ce n'est pas un texte de colère. Ce n'est pas un réquisitoire contre l'Occident, contre le christianisme, contre le judaïsme. Ce n'est pas non plus un plaidoyer identitaire au sens étroit du terme.

C'est une restitution.

Je dois confesser quelque chose : j'ai longtemps hésité à écrire ces pages. Non par manque de conviction — mais par conscience du poids. Dire que la "civilisation judéo-chrétienne" est un mensonge, c'est s'exposer. C'est risquer d'être réduit à ce que l'on dénonce : un identitaire de plus, une voix parmi les ressentiments. Ce n'est pas ce que je suis. Et c'est précisément pour cela que j'écris.

Ce que je veux, au fond, c'est le contraire d'une guerre des civilisations. Je veux le dialogue. Je veux le vivre-ensemble. Je veux cette Méditerranée qui fut pendant des siècles un lac de rencontres plutôt qu'une frontière liquide. Et c'est précisément parce que je veux tout cela que je refuse la formule qui le sabote — cette "civilisation judéo-chrétienne" qui ne sert qu'à définir un dedans et un dehors, un nous et un eux, une pureté et une menace.

On me dit depuis des années — depuis des décennies — que je n'appartiens pas à la civilisation. Que l'islam est extérieur à l'histoire de l'humanité pensante. Que l'Europe, l'Occident, le monde "développé" reposent sur des fondements "judéo-chrétiens" dont je serais exclu par nature, par naissance, par foi.

On me dit cela avec des mots soignés, des costumes bien coupés, des think tanks subventionnés, des tribunes dans de grands journaux. On me le dit aussi — et c'est là que le masque tombe — avec des lois, des frontières, des guerres, et des bombes larguées sur des civils au nom de cette même "civilisation".

Je ne réponds pas par la haine. Je réponds par les faits. Par l'histoire. Par les textes. Et surtout, par ce que je suis.

Si j'ai une intolérance — une seule, absolue, viscérale — c'est celle du mensonge organisé. Non le mensonge de l'ignorance, qui peut se corriger. Mais le mensonge intentionnel, celui qui sait ce qu'il fait, qui prend le sacré pour en faire une arme, qui prend l'histoire pour la falsifier, qui prend les noms de Dieu pour en faire des drapeaux de guerre. Ce mensonge-là, je ne peux pas le laisser passer. Pas en mon nom. Pas sur ma terre. Pas devant mes enfants.


Je suis algérien.

Je suis berbère — amazigh, ce qui signifie homme libre. Avant l'islam, avant le christianisme, avant Rome, mes ancêtres étaient déjà là. Ils regardaient cette mer. Ils construisaient des maisons avec ces pierres. Ils appelaient le divin avec des mots que ni l'arabe ni le latin ni le grec ne connaissaient encore.

Je suis arabe de langue et de cœur — parce que l'arabe est la langue dans laquelle Dieu m'a parlé, et dans laquelle mes enfants apprennent à prier. Il y a quelque chose d'irréductible dans le fait d'entendre un enfant réciter la fatiha pour la première fois. Ce n'est pas de la transmission mécanique. C'est une civilisation entière qui traverse une voix. Chaque lettre de cet alphabet est un signe (âya), comme les versets du Coran, comme les phénomènes de l'univers. Vivre en arabe, c'est vivre dans une langue qui rappelle à chaque instant que la réalité est signifiante.

Je suis africain — fils d'un continent que l'on a pillé et que l'on continue de traiter comme un réservoir de ressources et de corps. Un continent dont l'avenir, je le crois profondément, est celui de toute l'humanité.

Je suis méditerranéen — riverain d'une mer qui fut le berceau de toute civilisation connue, et qui appartient autant à Alger qu'à Rome, autant à Tunis qu'à Marseille.

Je suis maghrébin — héritier d'un espace qui fut, pendant plusieurs siècles, le laboratoire intellectuel et spirituel du monde entier.

Je suis musulman — soumis à Dieu seul. Non à une idéologie. Non à un empire. Non à une formule géopolitique inventée dans les années 1940 pour des besoins dont je n'étais pas l'auteur.

Je suis contemplatif — en chemin, imparfaitement, avec tout ce que cela implique de doute et de recommencement. Ce n'est pas une école. C'est une orientation : vers l'intérieur, vers la source, vers le Nom qui précède tous les noms. Concrètement, cela ressemble à ceci : l'aube, avant que la ville se réveille, un wird récité à voix basse. Rien de spectaculaire. Juste une tentative quotidienne de rester accordé à quelque chose de plus grand que soi.

Et je suis architecte. Ce détail a son importance. Je lis les bâtiments et les villes avant de lire les textes — leurs fondations, leurs matériaux, l'époque de leur construction, les mains qui les ont élevés. Cette méthode, je l'applique aussi aux idées.


De cet endroit précis — de cette intersection de terres, de langues, d'histoires et de foi — je dis :

La "civilisation judéo-chrétienne" est un mensonge.

Non pas un mensonge innocent. Un mensonge construit, instrumentalisé, et dont les conséquences sont, aujourd'hui, visibles aux yeux du monde entier.

Qu'on me comprenne bien dès ici : je ne mets pas en cause le christianisme, le judaïsme, ni l'islam. Ces trois traditions sont pour moi des sources de lumière, et les croyants sincères qui les vivent de l'intérieur — dans leur prière, leur éthique, leur amour du prochain — sont mes frères et mes sœurs, sans exception. Je sais aussi que la manipulation du religieux n'est pas l'apanage de l'Occident : elle existe dans le monde musulman également, et je la condamne avec la même intransigeance partout où elle se manifeste — qu'elle prenne le visage d'un théologien qui légitime une tyrannie, d'un prédicateur qui fabrique de la haine, ou d'un État qui s'approprie Dieu pour museler son propre peuple.

Ce que je combats ici, c'est une chose précise : la confiscation du sacré par le pouvoir politique, à des fins d'exclusion, de guerre et de domination. Et le premier tort de cette confiscation, c'est qu'elle trahit non seulement les autres — mais ses propres croyants.

Voici pourquoi.


I — La fabrique d'une exclusion

Quand on me présente la formule "civilisation judéo-chrétienne", mon premier réflexe est celui de l'architecte : qui a bâti ça ? quand ? avec quels matériaux ? et pourquoi ?

La réponse est précise et documentée.

Cette formule n'a pas d'origine théologique. Elle naît aux États-Unis dans les années 1930-1940, forgée dans le contexte de deux nécessités politiques : intégrer les juifs américains dans un front commun contre le nazisme, et construire un bloc culturel uni face au communisme athée soviétique. Le sociologue Will Herberg la théorise en 1955 dans Protestant, Catholic, Jew — une identité civique américaine à trois piliers, dressée contre l'athéisme soviétique.

Ce n'est pas de la théologie. C'est de la stratégie.

En Europe, la formule migre et mute. Elle devient le marqueur de ce que l'Europe n'est pas — c'est-à-dire, implicitement, islamique. Samuel Huntington la consacre dans son Choc des civilisations (1996) comme frontière géopolitique permanente. Dès lors, elle ne sert plus seulement à inclure les juifs dans le club occidental. Elle sert à en exclure le milliard et demi de musulmans du monde.

Chaque fois qu'un responsable politique évoque "nos valeurs judéo-chrétiennes", il ne parle pas de théologie — il ne connaît généralement ni la Torah ni l'Évangile avec la profondeur requise. Il parle d'une frontière. Il dit : vous, de ce côté. Eux — nous — de l'autre.

C'est un mur. Pas un patrimoine.

Et comme tout mur bâti sur des fondations mensongères, il ne résiste pas à l'examen.


II — Mais d'abord : le judaïsme et le christianisme sont-ils vraiment frères ?

Avant même d'évoquer l'islam, posons la question que les promoteurs de cette formule esquivent soigneusement.

Théologiquement : non.

Et la raison de ce non s'appelle Jésus (a.s.).

Le christianisme se fonde entièrement sur la reconnaissance de Jésus (a.s.) comme Messie, Fils de Dieu, deuxième personne d'une Trinité divine. Le judaïsme rejette cette affirmation de façon absolue — non comme une erreur bénigne, mais comme une idolâtrie fondamentale, ce que les rabbins appellent shittuf : l'association d'un être humain à Dieu. Les deux traditions se définissent l'une contre l'autre précisément sur ce point central.

L'histoire confirme cette rupture avec une brutalité que l'on préfère oublier. Pendant des siècles, les juifs d'Europe ont été persécutés, expulsés, massacrés — non pas par le Christ (a.s.) ni par l'Évangile authentique, mais par des pouvoirs politiques qui instrumentalisaient le christianisme à leurs propres fins. L'Inquisition espagnole de 1492 chasse les juifs et les musulmans dans la même vague. Les pogroms d'Europe orientale s'étendent sur des générations. La Shoah se produit dans une Europe où des régimes totalitaires ont mobilisé des références culturelles et religieuses pour légitimer l'inavouable — pendant que d'autres chrétiens, des milliers de prêtres, de religieuses, de croyants ordinaires, mouraient précisément pour avoir protégé des juifs au péril de leur vie.

Les juifs d'Europe n'ont pas été victimes du christianisme. Ils ont été victimes de ceux qui le confisquaient. Et les premiers chrétiens à le savoir étaient ceux qui résistaient.


Et pendant ce même temps, que se passait-il de notre côté de la Méditerranée ?

Maïmonide naît à Cordoue en 1138, sous souveraineté islamique. Il rédige son Guide des égarés en judéo-arabe. Les plus grands penseurs juifs médiévaux — Saadia Gaon, Yehuda Halevi, Ibn Ezra — baignent dans la culture islamique, en parlent la langue, y forgent leur pensée. L'Empire ottoman, aux XVe et XVIe siècles, accueille les juifs expulsés d'Espagne par les Rois Catholiques. Le sultan Bayezid II envoie sa propre flotte les chercher.

En Algérie et au Maghreb, les communautés juives ont vécu des siècles de coexistence féconde avec leurs voisins musulmans — une réalité documentée, incarnée, jusqu'à ce que des forces extérieures viennent délibérément la fracasser pour des raisons que l'histoire a depuis élucidées.

Je ne dis pas que l'islam est parfait dans son rapport aux minorités. L'histoire est complexe, et je n'ai pas besoin de mensonges pour défendre ma foi. Mais je dis que la "civilisation judéo-chrétienne" est une fraternité inventée rétrospectivement, après que la première a tenté de détruire la seconde — et que c'est l'islam qui a, historiquement, le plus souvent offert un refuge.

Comble de l'ironie : c'est aujourd'hui cette même formule qui est brandie pour légitimer des guerres et des destructions dont les victimes les plus visibles sont des populations sémitiques — arabes, musulmans, chrétiens d'Orient millénaires — auxquelles le monde assiste, sidéré ou complice.


III — Ce que le Coran dit de Jésus (a.s.) — ce que personne ne vous dit

Voici ce que les architectes de la formule "judéo-chrétienne" préfèrent ignorer, parce que cela démolit leur construction dans ses fondements :

L'islam est la seule tradition religieuse au monde qui exige, comme condition de foi, de croire en Jésus-Christ (a.s.).

Pas de le respecter en tant que figure historique. Pas de reconnaître sa sagesse. De croire en lui — en sa naissance miraculeuse, en sa mission prophétique, en ses miracles, en son ascension vers Dieu. Un musulman qui nierait Jésus (a.s.) ne serait pas en désaccord avec un enseignement mineur. Il serait hors de l'islam.

Ma mère prie cinq fois par jour. Dans chaque prière, sa foi contient — structurellement, inévitablement — une confession de foi en Jésus (a.s.). Elle ne le formule peut-être pas ainsi. Mais c'est ce que sa prière porte, depuis toujours.


Lisez le Coran. Pas les extraits tronqués que brandissent les démagogues. Le Coran.

La sourate 19 porte le nom de Maryam — Marie. Seule femme à recevoir dans le texte sacré de l'islam l'honneur d'une sourate entière portant son nom. Aucune femme n'est ainsi honorée dans le Nouveau Testament.

La sourate Âl 'Imrân (III, verset 45) annonce :

"Quand les anges dirent : Ô Marie ! Dieu t'annonce la bonne nouvelle d'un Verbe venant de Lui, dont le nom est al-Masîh, Jésus fils de Marie, illustre en ce monde et dans l'au-delà, et parmi les proches de Dieu."

Al-Masîh. Le Christ. Le Messie. Le Coran ne dit pas "un prophète nommé Jésus". Il dit "le Messie Jésus (a.s.)". Il lui accorde explicitement le titre christologique central.

La sourate An-Nisâ' (IV, verset 171) va plus loin :

"Le Messie Jésus fils de Marie n'est que le messager de Dieu, Sa Parole qu'Il a insufflée en Marie, et un Esprit venant de Lui."

Kalimatu-llah — la Parole de Dieu. Rûhun minhu — un Esprit venant de Lui. Ces deux titres, que l'on retrouve en écho dans le prologue de l'Évangile de Jean — "Au commencement était le Verbe" — sont accordés à Jésus (a.s.) seul dans tout le Coran. À nul autre prophète.

Je ne nie pas les différences profondes entre islam et christianisme sur la nature de Jésus (a.s.). Elles existent. Elles sont réelles. Mais je dis ceci, lentement :

Un chrétien peut ignorer l'islam. Un musulman ne peut pas ignorer le Christ — sa foi l'en empêche structurellement.

La "civilisation judéo-chrétienne" m'exclut. Ma foi, elle, inclut Jésus (a.s.).

Qui est donc le plus proche de qui ?


IV — Ce que Jésus (a.s.) lui-même a annoncé

Il y a un fil qui court sous l'histoire des religions abrahamiques, et je veux le tirer jusqu'au bout.

Dans l'Évangile de Jean (14:16, 15:26, 16:7), Jésus (a.s.) annonce à ses disciples la venue d'un Paraclet — en grec, παράκλητος. Les Bibles chrétiennes traduisent ce mot par "Consolateur" ou "Saint-Esprit". C'est l'interprétation trinitaire officielle et dominante.

Il existe cependant un autre courant interprétatif — ancien, minoritaire mais sérieux, qui a retenu l'attention de philologues et d'exégètes en dehors du monde islamique. Si le texte original portait περικλυτός (Periklutos), le terme signifierait "le très glorieux", "le très loué". Ce débat reste ouvert entre spécialistes, et je ne prétends pas le trancher. Mais il mérite d'être mentionné : le chercheur israélien Shlomo Pines, de l'Université hébraïque de Jérusalem, a retrouvé des manuscrits nestoriens du premier millénaire où le terme évangélique utilisé semble plus proche du sens de "gloire" que de "consolation". Ce n'est pas un argument islamique partisan. C'est une question philologique que des chercheurs non-musulmans ont eux-mêmes posée.

En arabe, Ahmad — l'un des noms du Prophète Muhammad ﷺ — signifie précisément "le plus digne de louange".

Le Coran l'énonce clairement, dans la sourate As-Saff (LXI, verset 6) :

"Et lorsque Jésus fils de Marie dit : Ô fils d'Israël ! Je suis le messager de Dieu envoyé vers vous, confirmant ce qui est venu avant moi dans la Torah, et annonçant un messager qui viendra après moi, dont le nom est Ahmad."

Jésus (a.s.) qui annonce Muhammad ﷺ. Muhammad ﷺ qui confirme Jésus (a.s.). La Torah que Jésus (a.s.) confirme. Le Coran qui confirme la Torah et l'Évangile.

Une chaîne. Une rivière. Un fleuve qui coule d'Abraham (a.s.) jusqu'à nous.

Je ne suis pas prophète, et ce n'est pas mon rôle de trancher des débats entre spécialistes. Mais je suis quelqu'un qui vit cette chaîne de l'intérieur. Dans ma prière du vendredi, je commence par la fatiha — un chant de gloire à Dieu — et je finis par la salawat sur le Prophète ﷺ. Toute la chaîne prophétique tient dans une seule prière.

Je ne suis pas l'ennemi du christianisme. Je suis son fils cadet, qui a reçu le même testament et qui en porte la suite.


V — Ibn Arabi : mon ancêtre, mon voisin, mon contemporain

Je dois parler maintenant de quelqu'un dont je me sens proche — pas seulement intellectuellement, mais charnellement, géographiquement.

Muhyiddîn Ibn Arabi est né à Murcie en 1165, formé à Séville, initié en Andalousie, pèlerin à La Mecque, mort à Damas. Ses racines spirituelles plongent dans ce même sol maghrébo-andalou qui est le mien.

Tlemcen, ma ville d'origine, est l'une des cités qui portent son héritage. Et ce n'est pas pour moi une abstraction géographique. Mon grand-père maternel, Mohammed Seghir, avait une relation profonde avec le sanctuaire de Sidi Boumediene — ce saint enterré au-dessus de Tlemcen, maître spirituel d'Ibn Arabi, dont le mausolée domine la ville depuis le XIIe siècle. C'est par ce grand-père, par ces visites d'enfance, par cette lumière particulière que les pierres de Tlemcen gardent même au crépuscule, que cette chaîne m'a été transmise — non comme un savoir, mais comme un souffle.

Ibn Arabi n'est pas pour moi "un auteur à citer". Il est un ancêtre. Un voisin dans le temps.


Dans les Fusûs al-Hikam — les Chatons des Sagesses — il consacre à Jésus (a.s.) l'une des stations les plus hautes de sa métaphysique. Il lui attribue le khatm al-wilâya al-âmma : le sceau de la sainteté universelle. Jésus (a.s.) n'est pas pour lui un prophète parmi d'autres dans une liste hiérarchique. Il est la clé de voûte de la sainteté cosmique.

L'architecte en moi entend cela avec une précision particulière. La clé de voûte. La pierre qui tient l'arche. Retirez-la, et tout s'effondre.

Ibn Arabi enseigne que Jésus (a.s.) incarne la station du nafas ar-rahmânî — le souffle du Tout-Miséricordieux. Sa naissance sans père est un signe cosmologique : il est directement engendré par le Nom Divin de la Miséricorde, sans médiation terrestre. Et son retour en fin des temps — croyance islamique fondamentale, partagée par tout musulman — est pour Ibn Arabi le moment où la sainteté universelle se referme sur elle-même, où le cercle se boucle.

Ce n'est pas du syncrétisme mou. C'est de la métaphysique rigoureuse.


C'est dans ce même Ibn Arabi que je trouve la réponse la plus juste à toute la construction idéologique de la "civilisation judéo-chrétienne" :

"Mon cœur est devenu capable d'accueillir toutes les formes. Il est pâturage pour les gazelles, couvent pour les moines chrétiens, temple pour les idoles, Ka'ba du pèlerin, tables de la Torah et feuillets du Coran. Je suis la religion de l'Amour."

Cet homme est né à 250 kilomètres des mêmes rivages que moi. Il a écrit en arabe. Il priait Allah. Et il portait en lui l'église, la synagogue et la mosquée comme une seule demeure.


Il n'est pas anodin qu'un Occidental, né au cœur de la France intellectuelle, soit parvenu aux mêmes conclusions — et peut-être les ait formulées avec une rigueur que ses contemporains n'attendaient pas de lui.

René Guénon naît à Blois en 1886. Formé dans les cercles philosophiques et ésotériques de Paris, lecteur insatiable de toutes les traditions — hindoue, hermétique, islamique, chrétienne — il passe sa vie à démontrer ce que peu osaient dire : que la civilisation occidentale moderne avait rompu avec ses propres racines métaphysiques. Non par hostilité à l'Occident, mais par amour de la vérité et par exigence intellectuelle absolue. Il appela cela la crise du monde moderne. Ce qu'il voyait dans la "civilisation" proclamée par ses contemporains n'était plus qu'une enveloppe matérialiste, agitant des références religieuses dont elle avait depuis longtemps perdu l'intelligence intérieure — la forme sans le fond, le nom sans la chose.

Il se convertit à l'islam. Prit le nom de Sheikh Abd al-Wahid Yahya. S'installa au Caire en 1930, où il mourut en 1951. Et consacra le reste de sa vie à explorer ce qu'il appelait la Tradition primordiale — cette réalité métaphysique unique que toutes les grandes religions authentiques expriment sous des formes différentes, et dont la transmission vivante se perpétuait, selon lui, avec une fidélité singulière dans la voie soufie héritière d'Ibn Arabi.

Guénon n'a pas trahi l'Occident. Il l'a vu avec une lucidité que l'Occident n'avait pas sur lui-même. Et la "civilisation judéo-chrétienne" brandée par les politiques d'aujourd'hui est précisément ce contre quoi il s'est élevé toute sa vie : une caricature matérialiste de ce qui fut jadis une tradition vivante.

Je ne cite pas Guénon pour me valider. Je le cite parce qu'il est la démonstration que ma position n'est pas un ressentiment : c'est celle de quelqu'un qui a lu, qui a cherché, et qui dit ce que la chose est — quelle que soit la couleur du passeport.


C'est ma civilisation. C'est précisément ce que l'on veut effacer quand on dit "judéo-chrétienne".


VI — Ce que mon sol m'a appris sur la civilisation

Toute grande architecture est une synthèse.

Les arcs brisés de la Grande Mosquée de Tlemcen portent en une seule courbe les mémoires romaine, byzantine et islamique. Les muqarnas — ces stalactites de pierre qui transforment les plafonds en ciels étoilés — sont une invention qui n'appartient à aucune religion : elles sont nées de la rencontre. La basilique de Notre-Dame d'Afrique, à Alger — là où le pape a prié ce matin — est une structure romano-byzantine construite par la France coloniale sur un promontoire berbère, et neuf fidèles sur dix qui la visitent chaque jour sont musulmans.

L'architecte voit cela et sait : il n'y a pas de civilisation pure. Il n'y a que des civilisations qui assument leur métissage — et celles qui le nient, jusqu'à ce que le mensonge les fissure.

Mais l'architecte sait aussi autre chose, que les manuels n'enseignent pas toujours : un bâtiment n'est pas seulement de la matière organisée. C'est de la métaphysique rendue visible. L'orientation d'une mosquée vers La Mecque n'est pas une convention géographique — c'est une cosmologie. Les proportions d'un minaret ne sont pas une esthétique — c'est une théologie. La cour ouverte au ciel dans toute architecture islamique classique n'est pas un choix climatique — c'est une déclaration : le dedans doit rester en contact avec l'infini. Retirer le ciel d'une maison, c'est en faire une prison.

Je regarde les buildings de verre qui poussent dans les capitales du monde — ces obélisques sans mémoire, sans orientation, sans rapport au sol ni au ciel — et je vois exactement ce que Dieu n'est pas : une abstraction déracinée, une puissance sans corps, une domination sans visage.

L'architecture m'a appris que tout édifice dit quelque chose sur ceux qui l'ont bâti. Et ce que dit la "civilisation judéo-chrétienne" contemporaine, lorsqu'elle se construit en murs, en barbelés, en drones — c'est qu'elle a perdu le rapport au ciel.


La civilisation qui m'a engendré est la civilisation du wassat — du milieu, comme dit le Coran. La civilisation de la synthèse, de la traduction, du passage.

C'est Al-Khawarizmi qui a fondé l'algèbre — al-jabr, mot arabe. C'est Ibn al-Haytham qui a inventé l'optique moderne, sept siècles avant Newton. C'est Ibn Rushd — Averroès, de Cordoue — qui a transmis Aristote à l'Europe scholastique. Sans lui, pas de Thomas d'Aquin. Sans Thomas d'Aquin, pas de Renaissance philosophique européenne. Les historiens des sciences s'accordent sur ce point : la transmission du savoir grec à l'Europe médiévale s'est faite en grande partie par les centres de traduction islamiques — Bagdad, Cordoue, Palerme.

L'oublier n'est pas une erreur d'historien distrait. C'est une imposture politique délibérée.


Et Augustin — le saint que le pape Léon XIV porte dans son cœur comme un père — est un Africain. Un Berbère. Un homme de ce sol. S'il revenait aujourd'hui et marchait dans les rues d'Annaba, il reconnaîtrait le visage de ses compatriotes. Il entendrait dans la langue arabe qui a recouvert sa langue natale les mêmes sons gutturaux, la même façon de porter Dieu dans chaque phrase.

Augustin est à nous autant qu'à Rome. La Méditerranée est à nous autant qu'à l'Europe. L'histoire de la pensée humaine est à nous autant qu'à quiconque — et peut-être davantage, parce que c'est ici, sur ce sol, que la pensée a appris à voyager.


VII — L'Émir Abdelkader, ou la réfutation par les actes

Il y a un homme que je ne peux pas ne pas évoquer ici.

Un homme de mon sol, de mon sang, de ma foi. Un homme dont la vie entière est, à elle seule, la démolition la plus complète et la plus élégante de toute la construction idéologique de la "civilisation judéo-chrétienne".

Cet homme s'appelle Abdelkader ibn Muhyiddîn. L'Émir Abdelkader. Né en 1808 près de Mascara, dans l'ouest algérien, à quelques heures de Tlemcen. Mort à Damas en 1883. Entre ces deux dates : une vie qui contient plus de siècles que d'années.


Il était d'abord un chef d'État et un homme de guerre.

Quand la France débarque à Sidi Fredj en 1830, brandissant la croix et la "mission civilisatrice", il prend les armes à vingt-cinq ans. Pas par tribalisme. Pas par fanatisme. Par souveraineté. Il fonde le premier État algérien moderne — avec une administration, une justice, une diplomatie reconnue par les puissances européennes, des manufactures d'armes, des hôpitaux de campagne. Un État, avant qu'un État soit là.

Les historiens sérieux s'accordent : Abdelkader est le fondateur de l'idée nationale algérienne, un siècle avant l'indépendance.


Il était ensuite un guide spirituel et un penseur soufi.

Fils d'une famille de lettrés et de saints, initié au soufisme dès l'enfance, profondément formé dans la tradition d'Ibn Arabi. Pas comme un suiveur passif. Comme un héritier vivant. Dans son exil damascène, il écrira un monument de la métaphysique soufie : le Kitâb al-Mawâqif — le Livre des Stations. Trois cents haltes contemplatives où la philosophie akbarienne rencontre le vécu d'un homme qui a tout perdu et tout transcendé.


Il était enfin — et c'est ici que l'histoire devient cinglante — un humaniste universel d'une stature rare.

En juillet 1860, Damas s'embrase. Des massacres intercommunautaires d'une violence extrême éclatent dans la ville. Des milliers de chrétiens — syriens, maronites — sont attaqués, tués, leurs quartiers incendiés. Le consul français, les notables locaux, les troupes de la puissance administrante : tous se terrent, impuissants ou complices.

Abdelkader est à Damas depuis dix ans, exilé là après sa reddition, vivant d'une pension du gouvernement français qui l'avait vaincu. Un homme dépossédé, sans armée officielle, étranger dans cette ville.

Et c'est lui — et lui seul — qui sort dans les rues en feu.

Il rassemble ses hommes, quelques centaines de fidèles algériens qui le suivaient dans l'exil. Il parcourt les ruelles, interpose son corps entre les émeutiers et les victimes. Il fait ouvrir sa maison. Il dit à ses hommes, selon les témoignages de l'époque :

"Quiconque touche à un chrétien devra d'abord passer sur mon cadavre."

Pendant plusieurs jours, il tient. Entre dix et quinze mille chrétiens seront sauvés sous sa protection directe.


Dix à quinze mille vies. Sauvées par un musulman algérien, dans une ville arabe, pendant que l'Europe "judéo-chrétienne" regardait sans bouger.

Le Pape Pie IX lui écrit pour le remercier personnellement. Napoléon III — qui avait vaincu et humilié l'Émir quinze ans plus tôt — lui envoie ses félicitations. Abraham Lincoln, depuis Washington, lui fait parvenir en cadeau d'honneur une paire de pistolets gravés.

Et puis l'histoire officielle range cela dans un tiroir, parce que cela ne rentre pas dans le récit.


Voyez la scène dans toute son ironie dévastatrice.

Au moment même où l'Émir Abdelkader sauve des milliers de chrétiens à Damas, la France — invoquant une "mission civilisatrice" et brandissant la croix comme étendard de conquête, au mépris de l'Évangile qu'elle prétendait porter — achève de coloniser son pays natal. Elle brûle des villages, massacre des tribus, prend les terres ancestrales.

D'un côté : un musulman, un soufi, un Algérien vaincu et exilé, qui risque sa vie pour protéger des chrétiens parce que sa foi lui commande de le faire.

De l'autre : un empire colonial qui se réclame du christianisme tout en le trahissant — et dont les victimes, de ce côté-ci de la Méditerranée comme dans les rues de Damas, comprenaient aussi des chrétiens.

Qui incarne ici les "valeurs" que l'on prétend défendre ?


Abdelkader n'avait pas besoin d'une formule géopolitique pour savoir quoi faire. Il avait le Coran. Il avait Ibn Arabi. Il avait la certitude que toute âme humaine est un reflet du Nom Divin, que toute vie est sacrée, que la protection de l'autre — quel que soit son credo — est une obligation de foi, et non une option diplomatique.

Il repose à Damas dans le mausolée qu'il avait lui-même choisi : au côté d'Ibn Arabi. L'héritier auprès du maître, pour l'éternité. Deux fils d'Andalousie, deux Algériens d'adoption, deux soufis, deux universels — enterrés dans la même terre syrienne, dans la même lumière.

L'Émir Abdelkader. Mon compatriote. Mon aîné. Mon modèle.

La "civilisation judéo-chrétienne" ne l'a pas produit. Elle l'a combattu. Et c'est lui qui a sauvé ses enfants.


VIII — Alger, ce matin : ce que ce sol dit au monde

Ce matin, quelque chose s'est passé qui dépasse la politique et touche au symbole.

Un pape américain — né à Chicago, formé dans l'ordre augustinien, premier successeur de Pierre originaire du Nouveau Monde — descend d'un avion sur le tarmac d'Alger et dit, en arabe :

As-salamu alaykum.

Il visite la Grande Mosquée. Il se recueille devant un monument commémorant la guerre de libération nationale — cette révolution de 1954-1962 qui fut l'une des épopées les plus déterminantes du XXe siècle. Il prie dans la chapelle dédiée aux dix-neuf martyrs assassinés durant la décennie noire — prêtres, religieuses, laïcs, tous tués pour avoir refusé de quitter leur peuple.

Et il cite le bienheureux Christian de Chergé — prieur du monastère trappiste de Tibhirine, tué en 1996 avec six de ses frères, l'une des figures les plus lumineuses du dialogue islamo-chrétien du siècle dernier. Dans son testament spirituel, rédigé deux ans avant sa mort, Christian de Chergé écrivait qu'il voulait sa vie "donnée à Dieu et à ce pays". Il appelait son futur assassin "l'ami de la dernière minute", lui demandait pardon, et espérait le retrouver "larrons heureux en paradis". Ce texte est l'un des sommets de la spiritualité du XXe siècle — et il est né ici, sur cette terre algérienne.

Cet homme venu de Rome porte sa croix dans un pays à 99 % musulman. Et il dit : paix.


Mais Alger n'est pas une ville ordinaire pour recevoir un tel message. Et je dois dire ce qu'elle est — ce que ce pays est — parce que c'est aussi ce qui me constitue.

L'Algérie a été, depuis son indépendance en 1962, l'une des voix les plus constantes et les plus courageuses pour la justice et la paix dans le monde. Pas par idéologie. Par vocation — forgée dans le sang d'une révolution qui dura sept ans et coûta un million et demi de martyrs.

Alger fut la Mecque des révolutionnaires. Nelson Mandela y reçut sa première formation militaire. L'OLP, le FRELIMO, le SWAPO, l'ANC, les mouvements de libération d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine — tous y trouvèrent refuge, soutien, tribune. La ville portait alors une lumière que le monde venait chercher : celle d'un peuple qui avait payé sa liberté au prix le plus élevé, et qui refusait d'en faire un privilège.

Cette tradition ne s'est pas éteinte. C'est la diplomatie algérienne qui négocia, en 1981, la libération des 52 otages américains retenus à Téhéran pendant 444 jours — les Accords d'Alger dont l'Amérique elle-même se souvient avec gratitude. Un an plus tard, le ministre des Affaires étrangères Mohamed Seddik Benyahia perdait la vie dans les airs, son avion abattu le 3 mai 1982, alors qu'il menait une mission de médiation entre l'Iran et l'Irak en guerre. Avec lui disparaissaient huit cadres du ministère, dont Ahmed Baghli, directeur de la division des pays arabes — un nom qui me touche de près, car il portait le même nom que le mien et appartenait à cette génération de serviteurs de l'État qui croyaient que la diplomatie est une forme de vocation.

Aujourd'hui, sous la présidence d'Abdelmadjid Tebboune, l'Algérie siège au Conseil de Sécurité des Nations Unies, où sa voix porte avec clarté sur la Palestine, les crises africaines, les équilibres mondiaux. Elle demeure fidèle à sa doctrine historique de non-alignement — ce refus de se laisser enrôler dans les blocs, cette insistance souveraine à ne servir que la justice et la paix.

Ce n'est pas de la politique étrangère. C'est une identité.


Et cette identité, je l'ai reçue en héritage — par bribes, par récits, par les histoires que les adultes se racontaient quand j'étais enfant et qu'ils pensaient que je n'écoutais pas.

J'écoutais.

J'ai grandi avec les histoires de Messali Hadj — père du nationalisme algérien, le premier qui dit non à voix haute, celui que la France emprisonnait et qui recommençait. Mon grand-oncle Mohammed Guenaneche fut l'un de ses compagnons de route — et Djenina Benkelfate, sa fille, avait épousé un cousin de ma mère, tissant entre nos familles ce fil qui relie l'histoire grande à l'histoire intime.

Du côté de mon grand-père paternel, Ahmed, c'est Tlemcen et ses cercles d'érudition qui m'ont formé — Dar El Hadith, ce foyer du savoir islamique classique, et la figure de Cheikh El Ibrahimi, dont il fut proche, ce réformateur qui avait compris avant beaucoup d'autres que la liberté d'un peuple commence par la dignité de sa langue et de sa foi.

Je n'ai pas choisi ces héritages. Je les ai reçus — avec le thé du soir, avec les silences qui en disaient plus que les mots, avec cette façon qu'ont les familles algériennes de porter l'histoire dans leur corps sans en faire de la rhétorique.

C'est cela aussi qui parle ce matin, quand un pape dit As-salamu alaykum sur ce sol.


IX — Deux postures, une seule question

De l'autre côté du monde, au même moment, des hommes de pouvoir bénissent des guerres en invoquant le nom de Jésus (a.s.) — trahissant par là même les millions de chrétiens sincères qui prient pour la paix. Ils invoquent Dieu pour justifier des bombardements sur des populations civiles. Ils traitent ce pape de "faible" parce qu'il ose prêcher la paix. Ils disent : Dieu est avec nous — et ils envoient des missiles.

L'un d'eux déclare même, avec une arrogance qui confine à la profanation : "Si je n'étais pas là où je suis, ce pape ne serait pas là où il est."

Cette phrase dit tout.


Qui instrumentalise la religion pour dominer ?

Pas le pape qui dit As-salamu alaykum à Alger. Pas l'islam qui reconnaît Jésus (a.s.) dans sa liturgie quotidienne. Pas le judaïsme dont les prophètes ont posé les fondements de toute éthique monothéiste. C'est le pouvoir temporel qui brandit le sacré comme une arme — qui emprunte le nom du Christ pour légitimer la force, qui invoque "la civilisation" pour justifier l'exclusion, la dépossession, et la guerre.

Et ce faisant, il ne trompe pas seulement les autres. Il trompe ses propres croyants. Le chrétien américain convaincu que Dieu approuve les bombardements est lui aussi une victime de cette manipulation. Le citoyen européen à qui l'on vend la peur de l'islam au nom de ses "racines" est lui aussi floué. La confiscation du sacré est un crime contre tous — y compris contre ceux dont elle prétend défendre la foi.

C'est exactement ce que le Coran condamne lorsqu'il évoque ceux qui "associent" à Dieu des idoles. L'idole de la puissance nationale est peut-être la plus dangereuse d'entre toutes.


Ce jour-là, depuis son avion cap sur Alger, le pape prononça des mots qui resteront :

"Mettre mon message sur le même plan que ce que certains ont tenté de faire, je crois que c'est ne pas comprendre ce qu'est le message de l'Évangile. Et j'en suis désolé. Mais je continuerai ce que je crois être la mission de l'Église dans le monde aujourd'hui."

Cet homme était dans ma ville. Nos théologies diffèrent sur des points essentiels et je ne les minimise pas. Mais sur ce point précis — la paix contre la puissance, le dialogue contre la domination, l'humilité contre l'arrogance — nous étions du même côté.

Le vrai choc des civilisations n'est pas entre l'islam et l'Occident.

Il est entre ceux qui servent Dieu — et ceux qui le confisquent.


Conclusion — Ce que je suis, et ce que je lègue

Je suis berbère. Avant l'islam, avant le christianisme, avant Rome, mes ancêtres étaient déjà ici. Cette profondeur pré-abrahamique n'est pas effacée par l'islam — elle est sanctifiée par lui. L'islam est venu sur ce sol comme la pluie sur une terre qui attendait. Il a trouvé quelque chose d'ancien et de digne, et il l'a rendu à lui-même.

Je suis algérien. Héritier d'un pays qui s'est battu pour sa liberté avec une ténacité que le monde n'a pas fini d'admirer. Un pays qui a toujours su, dans son meilleur visage, accueillir l'autre sans se perdre.

Je suis africain. Le pape qui était dans ma ville ce jour-là allait à Annaba le lendemain, puis au Cameroun, en Angola, en Guinée Équatoriale. Il confirmait ce que je crois : l'avenir de l'humanité est au Sud. Les cartes que l'on nous a imposées sont à retourner.

Je suis méditerranéen. Cette mer appartient autant à Alger qu'à Rome. Elle connaît le mouvement, la rencontre, la traduction perpétuelle — et elle ignore souverainement les frontières que les idéologues lui imposent.

Je suis contemplatif — en chemin. Dieu ne se laisse pas enfermer dans une formule géopolitique. Il dit Ar-Rahman, Ar-Rahim — le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux. Et Sa miséricorde, précise le Coran, "s'étend à toute chose" (7:156).

Je suis architecte. Je lis les fondations. Et les fondations de la "civilisation judéo-chrétienne" sont creuses — coulées à la hâte par des hommes qui avaient besoin d'un mur, pas d'une maison.

Un architecte vous dit : ce bâtiment ne tiendra pas.


La maison qui tiendra est celle qui assume ses vraies fondations : abrahamiques, méditerranéennes, universelles. Celle dans laquelle Augustin et Ibn Arabi et Maïmonide et Averroès et Rûmi et Abdelkader pourraient tous entrer sans se courber, sans se trahir, sans se renier.

Je suis l'homme de cette maison-là. Et ce que j'écris ici, je l'écris aussi pour mes enfants — pour qu'ils sachent d'où ils viennent, ce qu'ils portent, et pourquoi aucune formule politique ne pourra jamais leur retirer leur nom.


Ce matin-là, à Alger, un pape a dit "As-salamu alaykum" et la mer a entendu.

Ce soir, dans les ruelles de la Casbah, dans les sanctuaires de Sidi Boumediene à Tlemcen, quelque chose de très ancien et de très patient a souri.

Pas parce qu'il avait raison contre quelqu'un.

Parce que la vérité, quand elle se lève, n'a pas besoin de vaincre.

Elle a juste besoin qu'on lui ouvre la porte.

Je lui ouvre la porte.


Nacym Baghli
Architecte
Alger, 13 avril 2026

وَقُل رَّبِّ زِدۡنِي عِلۡمًا
"Seigneur, augmente-moi en science." — Coran 20:114

Références

Textes sacrés

Le Coran — Sourate Maryam (XIX), v. 16-34 · Sourate Âl 'Imrân (III), v. 45-49 · Sourate An-Nisâ' (IV), v. 171 · Sourate As-Saff (LXI), v. 6 · Sourate Al-Baqara (II), v. 136 · Sourate Al-A'râf (VII), v. 156 · Sourate Tâhâ (XX), v. 114

Évangile selon Jean — 14:16 · 15:26 · 16:7


Œuvres directement citées ou évoquées

Ibn Arabi — Fusûs al-Hikam (Les Chatons des Sagesses), XIIIe s. Ibn Arabi — Al-Futûhât al-Makkiyya (Les Illuminations de La Mecque), XIIIe s. Ibn Arabi — Tarjumân al-Ashwâq (L'Interprète des désirs), XIIIe s. Émir Abdelkader ibn Muhyiddîn — Kitâb al-Mawâqif (Le Livre des Stations), XIXe s. Maïmonide — Dalâlat al-Hâ'irîn (Guide des égarés), XIIe s., rédigé en judéo-arabe Jalâl ad-Dîn Rûmi — Mathnawi, XIIIe s. Al-Ghazali — Ihyâ' Ulûm ad-Dîn (Revivification des sciences religieuses), XIIe s. Ibn Khaldun — Muqaddima (Prolégomènes), XIVe s. René Guénon (Sheikh Abd al-Wahid Yahya) — La Crise du monde moderne, Gallimard, 1927 · Orient et Occident, Payot, 1924 · Le Règne de la quantité et les signes des temps, Gallimard, 1945 Will Herberg — Protestant, Catholic, Jew, Doubleday, New York, 1955 Samuel P. Huntington — The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, Simon & Schuster, New York, 1996 Shlomo Pines — travaux sur la question du Paraklétos / Periklutos dans les manuscrits évangéliques nestoriens, Université hébraïque de Jérusalem, XXe s.


Figures intellectuelles et scientifiques évoquées

Al-Khawarizmi (IXe s.) · Ibn al-Haytham / Alhazen (Xe-XIe s.) · Ibn Sina / Avicenne (Xe-XIe s.) · Ibn Rushd / Averroès (XIIe s.) · Saadia Gaon (Xe s.) · Yehuda Halevi (XIe-XIIe s.) · Abraham ibn Ezra (XIIe s.) · Thomas d'Aquin (XIIIe s.) · Augustin d'Hippone (IVe-Ve s.)


Les traductions des versets coraniques sont librement rendues en français à partir des textes arabes originaux, en s'appuyant sur les versions de référence de Denise Masson et Muhammad Hamidullah.


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