Friday, October 16, 2026

Gargantua20xx — From Algiers to Manhattan

Gargantua 20xx — Le giga data center, ou l’urbanisme du calcul · Nacym Baghli

Gargantua 20xx

Le giga data center, ou l’urbanisme du calcul

English version below ↓

Où mettre la puissance de calcul de l'ère agentique ? Sous un parc, dans une tour, dans la glace, en orbite, sur la Lune ? Ce texte répond : nulle part en entier, partout en coupe. Il le démontre sur une matrice étudiée depuis quinze ans — Alger, Manhattan, la Carcasse — et en tire une charte, une économie et une théorie valable pour tous les territoires, sur Terre et au-delà.

Gargantua 20xx : un monolithe rouge, le giga data center, s'effrite et tombe en fragments dans la baie d'Alger, où il devient îles-calcul et thermes ; Manhattan et Central Park à l'échelle dans la baie ; « Le calcul va là où sa chaleur est attendue »
Gargantua 20xx — un campus unique qui perd sa chaleur, ou mille thermes qui la rendent.
Planche Gargantua 20xx : plan d'Alger 20xx dans l'orientation de Synapse, coupe universelle en sept strates, théorie générale de la Casbah à Mars, six défis et six réponses
Planche 1 — Gargantua 20xx. Alger 20xx dans l'orientation de Synapse, la coupe universelle, la théorie générale.

Ouverture — Gargantua est déjà posé sur Manhattan

Gargantua n'a pas besoin d'une adresse. Il a besoin d'une coupe. C'est la thèse de ce texte, et la réponse à la question que tout le monde pose mal : où mettre la puissance de calcul de l'ère agentique ?

En juillet 2025, Mark Zuckerberg publie une image : le plan d'Hyperion, le campus d'IA de Meta en Louisiane, superposé à Manhattan. Le geste se veut publicitaire. Il est, sans le savoir, un geste d'urbaniste : un patron de la tech mesure son infrastructure à l'aune d'une ville. Et la ville perd.

Les chiffres ont suivi. Le site initial couvrait environ 910 ha, près de trois fois Central Park. Meta y a ajouté quelque 570 ha. Hyperion vise désormais plus de 5 gigawatts. Ce n'est plus un bâtiment. C'est un territoire branché.

Cette image en appelle une autre. En 2010, avec Synapse™, j'avais posé Manhattan dans la baie d'Alger. Il ne s'agissait pas de mesurer une machine, mais un vide : la baie, cette énigme urbaine, à l'échelle de l'île-matrice de la modernité. Seize ans plus tard, les deux superpositions se répondent. L'une montre ce que le calcul consomme. L'autre montre ce qu'une ville peut garder vide. Gargantua 20xx naît entre les deux.

En août 2026, j'ai nommé ce type : Gargantua. Ce qui vient après la Bigness. Koolhaas écrivait en 1994 qu'au-delà d'une certaine masse, un bâtiment devient une ville. Gargantua dit autre chose : au-delà d'une certaine puissance, un bâtiment devient un territoire, et aucune ville ne suffit plus à le contenir.

Quinze ans de matrice

Gargantua 20xx n'arrive pas seul. Il rassemble des pièces travaillées depuis 2010, chacune apportant au projet une part de sa méthode.

AnnéePièceCe qu’elle apporte à Gargantua 20xx
2010Synapse™ — Manhattan dans la baie d’AlgerLa mesure du vide, et la règle de ne pas le combler
2011Mars20xx — l’ExoUrbanismeLa ville hors de la Terre, donc une théorie valable partout
2013La Carcasse — photomontages dès 2012, nominée au prix Aga Khan d’architectureL’inachevé comme ressource : les carcasses-serveurs
2017Djisr El-Djazaïr — viaduc en Y sur la baieL’épine dorsale du système et ses cinq îles
2023PARAD — l’économie de l’attention rendueLa valeur qui reste où elle naît, du kilowatt à l’attention
2026Gargantua — après la BignessLe nom du géant, et l’exigence de l’éduquer
Algiers20xx, Manifesto for a New Urbanism : un triptyque pour réinventer la métropole, un siècle après la Charte d'Athènes
Algiers20xx — Manifesto for a New Urbanism : un triptyque pour réinventer la métropole, un siècle après la Charte d'Athènes. Planche d'origine.

« J'ai presque rien bâti, et tout écrit. » Ce texte ne fait pas exception. Mais il dessine. Il propose une coupe, deux planches, une charte, un modèle économique et une théorie générale. Pas un rendu spectaculaire : une méthode.

I.Le problème n'est pas la taille, c'est l'adresse

Six variables gouvernent Gargantua, et chaque lieu candidat n'en résout qu'une ou deux en aggravant les autres.

Une précision de vocabulaire d'abord. Par data center, j'entends ici le centre de calcul : la puissance de calcul (compute) qui entraîne les modèles, fait tourner l'inférence et répond aux agents, bien plus que l'entrepôt où dorment les données. Le stockage est la part la plus légère de Gargantua. Le calcul en est l'appétit : c'est lui qui consomme l'énergie, l'eau et le sol, et lui qui rejette la chaleur.

L'énergie. Selon l'Agence internationale de l'énergie, la demande électrique des data centers a crû de 17 % en 2025, cinq fois plus vite que la demande mondiale. Elle doublera d'ici 2030, autour de 945 TWh : la consommation actuelle du Japon. La part liée à l'IA triplera. Un seul site de 100 MW consomme autant que 100 000 foyers.

L'eau. Le refroidissement évaporatif boit. En Géorgie, près d'un data center de Meta, des robinets se sont taris chez des riverains. Dans un pays de dessalement comme l'Algérie, chaque litre évaporé est un litre produit à grand coût.

Le sol. Hyperion couvre bientôt quatre Central Park. Le foncier n'est pas un détail : c'est la variable que la ville ne peut pas négocier.

La chaleur. C'est le fait que personne ne regarde. Presque toute l'électricité qu'avale un data center ressort en chaleur. Aujourd'hui, on paie deux fois : pour produire l'énergie, puis pour s'en débarrasser. Un data center est un radiateur qui calcule, et qu'on refroidit à perte.

La latence. L'agent ne dort pas. Il consulte, compare, négocie, réserve, en continu et au nom de quelqu'un. L'inférence agentique doit rester près des humains qu'elle sert. L'entraînement, lui, peut partir loin. L'archive, plus loin encore.

La souveraineté. Qui possède la machine, qui la règle, qui peut la débrancher. C'est la variable que La lobotomie douce a posée : louer l'infrastructure de la pensée, c'est déjà céder une part de la pensée.

La question « où ? » est donc mal posée tant qu'on cherche un lieu. Il faut d'abord séparer ce que Gargantua fait : apprendre, répondre, se souvenir. Trois fonctions, trois latences, trois altitudes.

II.Cinq adresses pour Gargantua

Aucune des cinq adresses ne tient seule ; chacune est juste pour une fonction et fausse pour les autres.

AdresseCe qu'elle offreCe qu'elle coûteVerdict
Sous le parcRéseau urbain, géothermie, surface préservée, latence excellenteLa chaleur sous les racines ; Central Park est quatre fois trop petit pour HyperionOui, mais linéaire et plafonné
En hauteurRéseau urbain, boucle fermée, faible emprise, chaleur valorisable dans la tourLe risque du totem : une tour isolée, sans symbiose avec la villeOui, pour l’inférence
Glace, AntarctiqueDu froid et de l’eau en abondanceAucune énergie sur place, une latence mauvaise, un sanctuaire protégé ; la chaleur ferait fondre le froidNon
OrbiteUn soleil quasi continu, ni eau ni foncierDes radiateurs géants, les débris, l’extraterritorialité, une viabilité pas avant les années 2030Plus tard, pour l’entraînement
LuneLe solaire polaire, des tunnels de lave à −20 °C1,3 s de latence, un débranchement très difficileOui, comme mémoire

Sous le parc. Le sous-sol offre une température stable, l'invisibilité, la surface rendue au public. Mais un gigawatt enterré sous une pelouse est un chauffage par le sol que les arbres n'ont pas demandé. Et Central Park est quatre fois trop petit pour Hyperion. L'intuition est juste ; le monolithe est faux. On y revient en IV.

En hauteur. Manhattan l'a déjà fait. Le 33 Thomas Street, tour aveugle d'AT&T achevée en 1974, est un data center vertical avant la lettre. L'agriculture verticale a conquis les tours parce que sa lumière est de toute façon artificielle. Le calcul n'a besoin d'aucune lumière : c'est l'anti-tour, la tour sans fenêtres. Sa vraie place est en symbiose : serveurs au cœur, fermes verticales en façade, la chaleur montant de l'un vers l'autre. Bonne adresse pour l'inférence, à condition d'être une strate et non un totem.

Dans la glace. C'est la fausse bonne idée par excellence. Refroidir Gargantua avec un glacier, c'est faire fondre la réserve de froid de la planète pour économiser une facture. L'Antarctique est en outre une réserve naturelle consacrée à la paix et à la science par le Protocole de Madrid. Les sites nordiques réussissent pour une autre raison : ils ont des énergies renouvelables et des réseaux de chaleur. La leçon s'inverse : on ne cherche pas le froid, on cherche le besoin de chaleur.

En orbite. La course est lancée. Axiom a placé ses premiers nœuds en orbite basse le 11 janvier 2026. SpaceX a déposé le 30 janvier 2026 un projet allant jusqu'à un million de satellites. Starcloud, Google avec Suncatcher, l'Europe avec ASCEND suivent. L'argument est réel : soleil quasi permanent, ni eau ni foncier. Mais l'analyse de Google situe la viabilité sous 200 dollars le kilo lancé, un seuil que l'on n'attend pas avant les années 2030. Le froid spatial ne refroidit que par rayonnement, donc par des radiateurs immenses. Restent les débris, le ciel nocturne des astronomes et la question décisive : en orbite, Gargantua devient extraterritorial. Qui le débranche ? L'orbite convient à l'entraînement par lots, sous charte. Jamais au cerveau quotidien des agents.

Sur la Lune. Lonestar y a posé en mars 2025 un premier data center de 8 téraoctets, coque dessinée par BIG. L'atterrisseur s'est couché dans un cratère ; la charge utile a survécu. La société vise ensuite les tunnels de lave, autour de −20 °C constants. À 1,3 seconde de lumière, la Lune ne sera jamais un cerveau. Elle n'accueillera pas la puissance de calcul de l'ère agentique ; elle peut en garder la mémoire : la sauvegarde de civilisation, une bibliothèque d'Alexandrie de secours.

III.Thèse : Gargantua n'a pas d'adresse, il a une coupe

Plus une fonction tolère la latence, plus elle peut monter loin des humains ; plus elle les sert directement, plus elle doit descendre dans la ville et lui rendre sa chaleur.

La coupe datacenter20xx Sept strates de la Lune à la mer : mémoire, entraînement par lots, oasis computationnelles, tours d'inférence, thermes de calcul, réseaux et stockage, îles-calcul. Une colonne humaine les traverse toutes. LUNEORBITETERRITOIREVILLEQUARTIERSOUS-SOLMER MémoireArchive pour la Terre, calcul pour la base lunaire · 1,3 s Entraînement par lotsSolaire quasi continu, sous charte de débris · années 2030 Oasis computationnellesSahara, Hauts-Plateaux : solaire, refroidissement à sec Tours d'inférenceCœurs sans fenêtres, fermes verticales en façade Thermes de calculBains, piscines, écoles, hôpitaux : la chaleur publique Réseaux et stockageBoucle chaude, boucle froide, fibre, sondes géothermiques Îles-calculRefroidies par la mer, chaleur rendue au rivage Débranchable à chaque strate une personne qui répond Fond grisé : strates loin des humains. Fond clair : strates qui vivent avec la ville.
La coupe datacenter20xx : sept strates, une colonne humaine.

La coupe remplace le plan. L'urbanisme du XXe siècle a zoné à plat : ici l'habitat, là l'industrie. L'urbanisme du calcul zone en hauteur, par latence. C'est la grille de Manhattan retournée à la verticale : chaque strate a son programme, et la colonne qui les traverse toutes est humaine. À chaque niveau, un interrupteur ; derrière chaque interrupteur, une personne identifiable.

IV.Le test de Central Park

Central Park peut accueillir Gargantua à 100 % de son sous-sol utile et 0 % de sa surface — comme batterie de chaleur et galeries linéaires, jamais comme monolithe.

Manhattan est ma matrice ultime : la grille, la superposition, les strates, la verticalité, et le vide planifié de Central Park. Poser Gargantua sous ce vide est tentant. C'est aussi le seul moyen de tester sérieusement l'idée.

Premier constat : la taille. Central Park mesure 341 ha. Hyperion en totalise déjà près de 1 480, soit environ 15 km². Le parc entier ne contiendrait qu'un quart du campus. Gargantua ne tient pas sous le vide ; il doit se dissoudre dans le plein.

Deuxième constat : Manhattan a déjà le réseau. Depuis 1882, la vapeur de Con Edison court sous les rues, de la Battery à la 96e rue. Plus de 160 km de conduites, environ 1 500 bâtiments desservis, le plus grand système de ce type au monde. La ville a déjà ses artères thermiques ; il lui manque un cœur propre. Gargantua 20xx se répartit sous les avenues, en nœuds de quartier, et alimente une boucle basse température héritière de la vapeur.

Troisième constat : Olmsted et Vaux l'avaient prévu. Le plan Greensward de 1858 enterre déjà quatre routes transversales sous le niveau du parc. Le parc le plus célèbre du monde est né avec une infrastructure en tranchée. Gargantua doit suivre ces lignes, pas les pelouses.

D'où le projet :

  • Les transversales deviennent des galeries de calcul, linéaires, ventilées, accessibles, sans toucher à un arbre.
  • Sous les grandes pelouses, un champ de sondes géothermiques stocke la chaleur d'été pour l'hiver. Le parc devient la batterie thermique de l'Upper East et de l'Upper West Side.
  • Le sol du parc reste à sa température naturelle à la profondeur des racines. C'est la règle qui plafonne la puissance, pas l'ambition du constructeur.
  • L'eau de condensation et les eaux grises traitées irriguent le parc en été. Gargantua rend de l'eau au lieu d'en évaporer.

Le parc ne recouvre pas la machine ; la machine respire par le parc. C'est le parc qui fixe la limite du data center.

V.Synapse — Manhattan dans la baie d'Alger

Le vide de la baie d'Alger est à l'échelle de Manhattan : c'est vrai en surface, faux en forme, et exact une fois la baie pivotée.

En 2010, Synapse™ décrivait la rencontre « irréelle » entre Alger et New York :

« … Manhattan (after a transatlantic illusion) connects furtively to Algiers and occupies the emptiness (Bay) which remains an urban enigma. It projects (then) its own emptiness (Central Park) through Le Monument / Reflet … »

Synapse, 2010 : Manhattan posé dans la baie d'Alger, Central Park en bleu dans la baie et son Reflet en vert sur la rive
Synapse™, 2010 — Manhattan dans la baie d'Alger ; en vert sur la rive, le Reflet de Central Park. Planche d'origine, à voir sur la page Synapse.
Synapse : Manhattan au nord, la baie d'Alger pivotée pour la recevoir
Synapse™, 2010 — Manhattan au nord, la baie pivotée pour la recevoir. Planche d'origine.

Seize ans plus tard, la mesure peut être faite sur les traits de côte réels, à la même échelle.

MesureValeur
Vide de la baie, du Penon au Cap Matifou84 km² · 14,7 km d'ouverture
Manhattan59 km² · 21,1 km · axe à 23° à l'est du nord
Manhattan rapporté au vide de la baie70 %
Part de l'île dans la baie, les deux au nord réel52 % au mieux
Part de l'île dans la baie, orientation Synapse84 %
Agrandissement de la baie dans l'image de 2010× 1,4 environ
Part de l'île à cette échelle99 %
Central Park3,4 km² · 4 % du vide
Emprise d'Hyperion≈ 14,8 km² · 18 % du vide

La surface confirme l'intuition : l'île tient dans le vide, avec du jeu. La forme la contredit : l'île est plus longue que la baie n'est large. Au nord réel, la moitié seulement de Manhattan entre dans la baie.

Synapse corrige par l'orientation. Manhattan garde son nord ; c'est la baie qui pivote de 45°, son nord tourné vers le nord-ouest, pour recevoir l'île. À l'échelle réelle, 84 % de Manhattan y loge. L'image de 2010 ajoutait un agrandissement d'environ 1,4 fois, mesuré sur l'ouverture et sur la profondeur de la baie. À cette échelle, l'île occupe le vide à 99 %. L'illusion transatlantique est donc double — une rotation et un agrandissement. Elle est désormais chiffrée.

Une coïncidence résiste à toutes les orientations : posé au mieux, Central Park tombe dans le vide de la baie. Le vide de l'un se loge dans le vide de l'autre.

Planche Synapse 20xx : baie d'Alger pivotée de 45 degrés, Manhattan au nord réel, superposition à l'échelle réelle et à l'échelle de la référence de 2010, tableau de vérification
Planche 2 — Synapse™ 20xx. Alger × New York à l'échelle, dans l'orientation de 2010.

Gargantua 20xx en tire sa règle d'occupation. On ne remplit pas ce vide : Hyperion à lui seul en prendrait près d'un cinquième. On y fait flotter cinq îles-calcul, reliées par le Djisr, et la baie demeure baie. Le Reflet de Central Park, projeté sur la rive, devient la batterie thermique de la ville. Le plan d'Alger 20xx adopte donc l'orientation de Synapse : Manhattan au nord, la baie pivotée.

On ne comble pas la baie. On la rend utile.

VI.Alger 20xx — le plan

À Alger, Gargantua ne chauffe pas des appartements : il fait boire la ville, la rafraîchit l'été et allume ses thermes.

Manhattan pose le problème de la chaleur dans un climat froid. Alger le pose dans un climat chaud, sec en été, adossé à la mer. La question change : que faire de la chaleur là où l'on manque d'eau et de fraîcheur ? Le plan, dessiné dans l'orientation de Synapse, répond en sept pièces.

Djisr El-Djazaïr, 2017 : le viaduc en Y sur la baie d'Alger
Djisr El-Djazaïr, 2017 — le Y sur la baie. Planche d'origine.

1. Djisr El-Djazaïr, l'épine dorsale

Le viaduc en Y que nous avons proposé en 2017 relie trois pôles de la baie. La branche A part du Penon, la branche B du rivage au sud du port ; elles se rejoignent au nœud y, puis filent vers C, au pied du Cap Matifou. Reporté sur le trait de côte réel, le tracé mesure environ 21,8 km. Son tablier porte la fibre, la boucle chaude et l'eau de mer, et accueille l'atterrage des câbles sous-marins méditerranéens. L'infrastructure de mobilité devient infrastructure de calcul : une emprise, quatre réseaux.

2. Les cinq îles-calcul

Sur le tracé flottent cinq îles, x, y, z, z1 et z2. Elles deviennent le cœur de calcul de la ville : la mer les refroidit en boucle fermée, la ville est à quelques kilomètres, la latence reste urbaine. Elles occupent le vide de la baie sans le remplir.

3. Les thermes de calcul

Le nom compte. Ni « data center » ni « serveur de quartier » : des thermes, du grec thermos, chaud. L'Algérie a ses thermes romains de Djemila et de Timgad, ses sources chaudes, ses hammams. Sept points du rivage, de 1 à 7, forment la couronne où la chaleur des îles atterrit. Chaque nœud d'inférence de quartier, quelques centaines de kilowatts, devient une source de chaleur publique : bains, piscine, crèche, hôpital, laverie. L'institution urbaine la plus ancienne devient le dissipateur de l'infrastructure la plus récente. Le mot vaut partout, d'Alger à Helsinki et jusqu'à Mars. Le calcul se montre là où il rend.

4. Le dessalement par la chaleur fatale

L'Algérie dessale massivement l'eau de mer sur sa côte. La chaleur basse température des serveurs préchauffe l'eau de mer et alimente la distillation membranaire. Les serveurs sont eux-mêmes refroidis en boucle fermée par la mer. Le circuit se ferme : la mer refroidit le calcul, le calcul fait boire la ville.

5. Le froid par la chaleur

L'été, la chaleur des nœuds alimente des machines frigorifiques à absorption. Un réseau de froid urbain rafraîchit écoles, hôpitaux, administrations. Le paradoxe est total : la chaleur de Gargantua refroidit Alger.

6. Les pénétrantes et les carcasses-serveurs

Du rivage, la boucle chaude et la fibre remontent vers Alger par les pénétrantes. Elles irriguent les carcasses. Mon concept de Carcasse, nominé au prix Aga Khan d'architecture en 2013, décrit ces structures de béton inachevées qui hantent le territoire. Une carcasse a déjà ce dont un nœud de calcul a besoin : une structure, des planchers, aucune exigence de lumière ni de finition. Zéro sol consommé, zéro démolition : la ruine en attente devient un équipement. Plus loin, les pénétrantes portent la chaleur jusqu'aux serres de la Mitidja.

La Carcasse dans Manhattan : photomontage de 2012, une structure inachevée insérée dans une rue de New York
La Carcasse dans Manhattan — photomontage, 2012. Voir la page Carcass.

7. Le Hamma, test de Central Park à l'algéroise

Alger a son Central Park : le Jardin d'Essai, créé en 1832, au bord de la baie. Il jouxte la station de dessalement du Hamma. La même règle s'y applique : sondes géothermiques sous les allées, aucune emprise en surface, la chaleur stockée puis rendue au dessalement voisin. Le jardin fixe la limite ; la machine respire par lui. C'est la version algéroise du Reflet de Central Park.

Plus au sud, sur les Hauts-Plateaux et au Sahara, la strate territoriale accueille les grands campus d'entraînement, au plus près du solaire. Refroidissement à sec, sans évaporation. Chaleur fatale pour des serres et pour le séchage agricole. Ce sont des oasis computationnelles : non pas des hangars dans le désert, mais des oasis dont le palmier est un serveur.

Et le 2 août 2027, lorsque la Lune passera devant le Soleil au-dessus de l'Algérie, elle rappellera la strate la plus haute du système : la mémoire.

VII.L'économie — la chaleur comme dividende

Gargantua devient rentable autrement le jour où il cesse de payer pour jeter sa chaleur et commence à la vendre, à la donner, à la stocker.

Le précédent existe. À Espoo, près d'Helsinki, Microsoft et Fortum ont choisi l'emplacement d'une région de data centers en fonction du réseau de chaleur. La chaleur des serveurs doit couvrir environ 40 % du chauffage urbain de trois communes, soit 400 000 tonnes de CO₂ évitées par an, pour 200 millions d'euros d'investissement côté captage. Stockholm raccorde déjà des dizaines d'opérateurs à son réseau. Ce n'est plus de l'utopie : c'est de la plomberie.

Ce que je propose va plus loin. C'est la logique de PARAD transposée au calcul : le kilowatt et l'attention obéissent à la même loi. La valeur reste là où elle naît et revient à ceux qui la produisent.

La règle 25 / 75 / 0, appliquée à la chaleur. 25 % de la valeur thermique récupérée revient à l'opérateur. 75 % reviennent au quartier sous forme de dividende thermique : eau chaude, froid, thermes, piscine, école. 0 % de chaleur rejetée sans usage. Le zéro est l'invariant ; le reste se règle par territoire, comme on règle un tarif.

Zéro extraction. La valeur reste dans le territoire où le calcul a lieu. Les données d'Alger calculent à Alger, sauf consentement. La souveraineté des données n'est pas une clause de conformité ; c'est un principe de fondation.

Le kilowattheure attribuable. La doctrine PARAD distingue l'attention humaine certifiée de la consultation machine, jamais rémunérée. Le même partage vaut pour l'énergie. Chaque inférence se rattache à un mandat humain identifiable. Le calcul qui sert une décision humaine est servi en priorité, au prix juste. Les boucles d'agents à agents sans mandat paient plus cher. La frugalité ne vient pas d'une morale : elle vient de l'attribution.

Six recettes au lieu d'une. Un nœud Gargantua 20xx vend du calcul, de la chaleur, du froid, de l'eau dessalée, de la résilience (l'archive) et du foncier évité. Il occupe des îles, des carcasses, des transversales, des tabliers de viaduc : pas d'acquisition de terrain, pas de démolition. C'est une économie circulaire au sens strict : rien de ce que le calcul produit n'est perdu.

Anti-licorne dans la forme. Des nœuds modulaires, standardisés, exploités par de petites équipes locales, plutôt qu'un campus unique qui capte une région. Gargantua est un géant, mais un géant distribué : mille thermes plutôt qu'une Louisiane.

VIII.Charte datacenter20xx — dix règles

Dix règles suffisent à transformer Gargantua de prédateur territorial en équipement public.

  1. Aucun watt sans double usage. Tout kilowattheure calcule d'abord, chauffe, rafraîchit ou dessale ensuite.
  2. Zéro eau potable évaporée. Boucles fermées, eau de mer, eaux usées traitées. L'eau rendue doit dépasser l'eau prise.
  3. Zéro sol consommé. Îles reliées à une côte, sous-sols, carcasses, transversales, tabliers d'infrastructure. Aucun champ, aucune forêt, aucune pelouse, aucune baie comblée.
  4. Le calcul suit la latence. Inférence en ville, entraînement au territoire, mémoire au ciel. Jamais l'inverse.
  5. La chaleur est un bien commun. Un dividende thermique revient au quartier qui héberge le nœud.
  6. Débranchable. Chaque strate a un interrupteur et une personne identifiable qui en répond.
  7. Attribuable. Chaque inférence se rattache à un mandat humain ; le calcul sans mandat paie plus cher.
  8. Souverain. Les données d'un territoire calculent sur ce territoire, sauf consentement explicite.
  9. Visible. Gargantua ne se cache pas : il se montre là où il rend, aux thermes, à la serre, à la fontaine, et publie ses compteurs.
  10. Réversible. Modulaire, démontable, recyclable. En orbite, pas un satellite sans plan de désorbitation.

Les règles 6 et 7 relient Gargantua à Humanity Inside. La triade d'échelles se referme : Gargantua pour le territoire, xCITY pour la ville, Humanity Inside pour l'individu et la machine. Une seule thèse : l'intelligence doit rester attribuable.

IX.Théorie générale — tous les territoires, sur Terre et au-delà

La coupe n'est pas un projet pour Alger : c'est une grammaire, valable pour tout territoire planétaire ou extra-planétaire. Elle tient en une loi.

Le calcul va là où sa chaleur est attendue, à portée de ceux qu'il sert, sous la main de quelqu'un qui en répond.

Chaque territoire se lit avec les mêmes six variables. Seule change la destination de la chaleur, et donc la strate dominante.

TerritoireOù va la chaleurStrate dominanteVerdict
Ville froide (Manhattan, Helsinki)Chauffage urbain, eau chaudeQuartier, sous-solOui
Ville chaude côtière (Alger)Eau douce, froid par absorption, thermesÎles-calcul en baie, quartierOui
Désert (Sahara)Serres, séchage agricoleTerritoire : oasis computationnellesOui, refroidi à sec
Glaciers, AntarctiqueNulle part : elle ferait fondre le froidAucuneNon : sanctuaire
Haute merNulle part : aucun usage au largeSeulement des îles reliées à une côteNon au large
OrbiteRayonnée vers le videEntraînement par lotsPlus tard, sous charte
LuneChauffe les habitats des tunnels de laveMémoire pour la Terre, calcul pour la baseOui
MarsSurvie de la colonieTout le calcul, sur placeOui : équipement vital

Le gradient est parlant. Plus un territoire est froid et habité, plus la chaleur du calcul est précieuse. Sur Terre, elle chauffe ou fait boire. Dans les glaces, elle détruit : le seul territoire terrestre où la théorie dit non est celui où le froid semblait gratuit.

Sur Mars, la loi atteint sa forme pure. La lumière met de 3 à 22 minutes pour aller de la Terre à Mars : aucun agent martien ne peut penser depuis la Terre. La colonie calcule chez elle, et cette chaleur est sa survie. Gargantua y devient le poêle de la ville. C'est le prolongement direct de l'ExoUrbanisme et de Mars20xx (2011) : le code d'une ville martienne commence par son centre de calcul, placé au cœur de l'habitat, jamais à sa périphérie.

D'où le second principe, qui vaut de la Casbah à la Lune : chaque territoire calcule pour ceux qui l'habitent. C'est la souveraineté réduite à sa physique — latence, chaleur, interrupteur.

Synapse en donne la méthode. Avant de placer Gargantua, on mesure le vide que le territoire lui offre, et la limite que ce vide lui impose. Une baie, un parc, une oasis, un cratère :

partout, le vide fixe la limite du calcul.

Coda — science sans conscience

Le nom n'est pas choisi au hasard. Chez Rabelais, Gargantua est un géant affamé, mais un géant éduqué. C'est lui qui écrit à son fils, en 1532, que « science sans conscience n'est que ruine de l'âme ».

Le Gargantua de 2026 a la faim. Il lui manque l'éducation. Il dévore de l'énergie, boit de l'eau, occupe des comtés entiers et rejette sa chaleur dans le ciel. Le problème n'est pas qu'il soit grand. Le problème est qu'il soit seul, opaque et sans usage pour ceux qui l'entourent.

Ce texte propose de l'éduquer par la coupe et par le vide. Une mémoire sur la Lune. Un entraînement en orbite, plus tard, sous charte. Des oasis computationnelles au Sahara. Des tours d'inférence en symbiose avec les fermes verticales. Des thermes, des îles-calcul, des carcasses et un viaduc qui rendent la chaleur. Une baie qui reste baie, un parc qui fixe la limite au lieu de servir de couvercle.

Gargantua n'a pas d'adresse. Il a une coupe. Et au bas de la coupe, il y a quelqu'un qui répond.

Nacym Baghli — Alger, 16 octobre 2026

Note de méthode. Les mesures de Synapse ont été faites sur le trait de côte GSHHG en pleine résolution et sur les contours officiels des boroughs de New York, Central Park étant défini par ses quatre angles. Projection locale, valeurs arrondies. Le tracé du Djisr est reporté depuis la planche Algiers20xx sur le trait de côte réel.

Sources


Version française ↑

Gargantua 20xx

The giga data center, or the urbanism of compute

Where should the computing power of the agentic era go? Under a park, in a tower, in the ice, in orbit, on the Moon? This text answers: nowhere whole, everywhere in section. It makes the case on a matrix studied for fifteen years — Algiers, Manhattan, the Carcass — and derives from it a charter, an economy and a theory that holds for every territory, on Earth and beyond.

Gargantua 20xx: a red monolith, the giga data center, crumbles and falls in fragments into the Bay of Algiers, where it becomes compute islands and thermae; Manhattan and Central Park to scale in the bay; “Compute goes where its heat is needed”
Gargantua 20xx — one campus that wastes its heat, or a thousand thermae that return it.
Gargantua 20xx board: Algiers 20xx in the Synapse orientation, the universal section in seven layers, the general theory from the Casbah to Mars, six challenges and six answers
Board 1 — Gargantua 20xx. Algiers 20xx in the Synapse orientation, the universal section, the general theory.

Opening — Gargantua already sits on Manhattan

Gargantua does not need an address. It needs a section. That is the thesis of this text, and the answer to the question everyone asks the wrong way: where should the computing power of the agentic era go?

In July 2025, Mark Zuckerberg posts an image: the plan of Hyperion, Meta's AI campus in Louisiana, laid over Manhattan. It is meant as publicity. Without knowing it, it is an urbanist's gesture: a tech leader measures his infrastructure against a city. And the city loses.

The figures followed. The original site covered about 910 ha, nearly three times Central Park. Meta has since added some 570 ha. Hyperion now targets more than 5 gigawatts. It is no longer a building. It is a plugged-in territory.

That image calls for another. In 2010, with Synapse™, I laid Manhattan into the Bay of Algiers. The point was not to measure a machine, but a void: the bay, that urban enigma, at the scale of modernity's matrix island. Sixteen years later, the two overlays answer each other. One shows what compute consumes. The other shows what a city can keep empty. Gargantua 20xx is born between the two.

In August 2026, I gave this type a name: Gargantua. What comes after Bigness. Koolhaas wrote in 1994 that beyond a certain mass, a building becomes a city. Gargantua says something else: beyond a certain power, a building becomes a territory, and no city is large enough to hold it.

Fifteen years of matrix

Gargantua 20xx does not come alone. It gathers pieces worked on since 2010, each bringing part of its method to the project.

YearPieceWhat it brings to Gargantua 20xx
2010Synapse™ — Manhattan in the Bay of AlgiersThe measure of the void, and the rule not to fill it
2011Mars20xx — ExoUrbanismThe city beyond Earth, hence a theory that holds everywhere
2013The Carcass — photomontages from 2012, nominated for the Aga Khan Award for ArchitectureThe unfinished as a resource: carcass-servers
2017Djisr El-Djazaïr — a Y-shaped viaduct across the bayThe system’s backbone and its five islands
2023PARAD — the economy of returned attentionValue that stays where it is created, from the kilowatt to attention
2026Gargantua — after BignessThe giant’s name, and the duty to educate it
Algiers20xx, Manifesto for a New Urbanism: a triptych to reinvent the metropolis, one century after the Athens Charter
Algiers20xx — Manifesto for a New Urbanism: a triptych to reinvent the metropolis, one century after the Athens Charter. Original board.

"I have built almost nothing, and written everything." This text is no exception. But it draws. It offers a section, two boards, a charter, an economic model and a general theory. Not a spectacular rendering: a method.

I.The problem is not size, it is address

Six variables govern Gargantua, and every candidate site solves only one or two of them while worsening the others.

A word on vocabulary first. By data center I mean the compute center: the computing power that trains models, runs inference and answers agents, far more than the warehouse where data sleeps. Storage is the lightest part of Gargantua. Compute is its appetite: it is what consumes energy, water and land, and what gives off heat.

Energy. According to the International Energy Agency, electricity demand from data centers grew by 17% in 2025, five times faster than global demand. It will double by 2030, to around 945 TWh: Japan's current consumption. The AI share will triple. A single 100 MW site uses as much as 100,000 households.

Water. Evaporative cooling drinks. In Georgia, near a Meta data center, residents' taps ran dry. In a desalinating country like Algeria, every litre evaporated is a litre produced at great cost.

Land. Hyperion will soon cover four Central Parks. Land is not a detail: it is the variable a city cannot negotiate.

Heat. This is the fact nobody looks at. Almost all the electricity a data center swallows comes out as heat. Today we pay twice: to produce the energy, then to get rid of it. A data center is a radiator that computes, and that we cool at a loss.

Latency. The agent never sleeps. It consults, compares, negotiates, books, continuously and on someone's behalf. Agentic inference must stay close to the people it serves. Training can move far away. The archive, further still.

Sovereignty. Who owns the machine, who sets it, who can unplug it. This is the variable The Soft Lobotomy raised: renting the infrastructure of thought is already giving up part of thought.

The question "where?" is therefore wrongly asked as long as we look for one place. We must first separate what Gargantua does: learn, answer, remember. Three functions, three latencies, three altitudes.

II.Five addresses for Gargantua

None of the five addresses works alone; each is right for one function and wrong for the others.

AddressWhat it offersWhat it costsVerdict
Under the parkUrban grid, geothermal, surface preserved, excellent latencyHeat under the roots; Central Park is four times too small for HyperionYes, but linear and capped
In heightUrban grid, closed loop, small footprint, heat usable within the towerThe totem risk: an isolated tower, with no symbiosis with the cityYes, for inference
Ice, AntarcticaAbundant cold and waterNo energy on site, poor latency, a protected sanctuary; the heat would melt the coldNo
OrbitNear-continuous sun, no water, no landGiant radiators, debris, extraterritoriality, viability not before the 2030sLater, for training
MoonPolar sun, lava tubes at −20 °C1.3 s latency, very hard to unplugYes, as memory

Under the park. The underground offers stable temperatures, invisibility, a surface returned to the public. But a gigawatt buried under a lawn is underfloor heating the trees never asked for. And Central Park is four times too small for Hyperion. The intuition is right; the monolith is wrong. More on this in IV.

In height. Manhattan has already done it. 33 Thomas Street, AT&T's windowless tower completed in 1974, is a vertical data center before its time. Vertical farming conquered towers because its light is artificial anyway. Compute needs no light at all: it is the anti-tower, the tower without windows. Its true place is in symbiosis: servers at the core, vertical farms on the façade, heat rising from one to the other. A good address for inference, provided it is a layer and not a totem.

In the ice. The archetypal bad good idea. Cooling Gargantua with a glacier means melting the planet's reserve of cold to save on a bill. Antarctica is, moreover, a natural reserve devoted to peace and science under the Madrid Protocol. Nordic sites succeed for another reason: they have renewable energy and heating networks. The lesson is reversed: we do not look for cold, we look for a need for heat.

In orbit. The race is on. Axiom placed its first nodes in low orbit on 11 January 2026. On 30 January 2026, SpaceX filed for up to one million satellites. Starcloud, Google with Suncatcher, Europe with ASCEND follow. The argument is real: near-permanent sun, no water, no land. But Google's analysis puts viability below 200 dollars per kilo launched, a threshold not expected before the 2030s. Space cold cools only by radiation, hence immense radiators. Then there is debris, the astronomers' night sky, and the decisive question: in orbit, Gargantua becomes extraterritorial. Who unplugs it? Orbit suits batch training, under a charter. Never the daily brain of agents.

On the Moon. In March 2025, Lonestar landed a first 8-terabyte data center there, its shell designed by BIG. The lander tipped over in a crater; the payload survived. The company next targets lava tubes, at a steady −20 °C. At 1.3 light-seconds, the Moon will never be a brain. It will not host the computing power of the agentic era; it can keep its memory: a civilisation backup, a spare Library of Alexandria.

III.Thesis: Gargantua has no address, it has a section

The more latency a function tolerates, the further it can rise from people; the more directly it serves them, the deeper it must descend into the city and return its heat.

The datacenter20xx section Seven layers from the Moon to the sea: memory, batch training, computational oases, inference towers, compute thermae, networks and storage, compute islands. A human column runs through them all. MOONORBITTERRITORYCITYNEIGHBOURHOODUNDERGROUNDSEA MemoryArchive for Earth, compute for the lunar base · 1.3 s Batch trainingNear-continuous sun, under a debris charter · 2030s Computational oasesSahara, High Plateaus: solar, dry cooling Inference towersWindowless cores, vertical farms on the façade Compute thermaeBaths, pools, schools, hospitals: heat made public Networks and storageHot loop, cold loop, fibre, geothermal probes Compute islandsCooled by the sea, heat returned to the shore Can be unplugged at every layer a person who answers Grey: layers far from people. Light: layers that live with the city.
The datacenter20xx section: seven layers, one human column.

The section replaces the plan. Twentieth-century planning zoned flat: housing here, industry there. The urbanism of compute zones vertically, by latency. It is the Manhattan grid turned upright: each layer has its programme, and the column running through them all is human. At every level, a switch; behind every switch, an identifiable person.

IV.The Central Park test

Central Park can host Gargantua in 100% of its usable underground and 0% of its surface — as a heat battery and linear galleries, never as a monolith.

Manhattan is my ultimate matrix: the grid, superposition, layers, verticality, and the planned void of Central Park. Placing Gargantua under that void is tempting. It is also the only way to test the idea seriously.

First finding: size. Central Park measures 341 ha. Hyperion already totals nearly 1,480, about 15 km². The whole park would hold only a quarter of the campus. Gargantua does not fit under the void; it must dissolve into the built mass.

Second finding: Manhattan already has the network. Since 1882, Con Edison's steam has run under the streets, from the Battery to 96th Street. More than 160 km of pipes, some 1,500 buildings served, the largest system of its kind in the world. The city already has its thermal arteries; it lacks a clean heart. Gargantua 20xx spreads under the avenues, in neighbourhood nodes, and feeds a low-temperature loop that inherits the steam.

Third finding: Olmsted and Vaux saw it coming. The 1858 Greensward Plan already sinks four transverse roads below the level of the park. The world's most famous park was born with infrastructure in a trench. Gargantua must follow those lines, not the lawns.

Hence the project:

  • The transverse roads become compute galleries, linear, ventilated, accessible, without touching a tree.
  • Under the great lawns, a field of geothermal probes stores summer heat for winter. The park becomes the heat battery of the Upper East and Upper West Sides.
  • The park's soil stays at its natural temperature at root depth. That rule caps the power, not the builder's ambition.
  • Condensate and treated greywater irrigate the park in summer. Gargantua returns water instead of evaporating it.

The park does not cover the machine; the machine breathes through the park. It is the park that sets the data center's limit.

V.Synapse — Manhattan in the Bay of Algiers

The void of the Bay of Algiers is at Manhattan's scale: true in area, false in shape, and exact once the bay is rotated.

In 2010, Synapse™ described the "unreal" meeting between Algiers and New York:

"… Manhattan (after a transatlantic illusion) connects furtively to Algiers and occupies the emptiness (Bay) which remains an urban enigma. It projects (then) its own emptiness (Central Park) through Le Monument / Reflet …"

Synapse, 2010: Manhattan laid into the Bay of Algiers, Central Park in blue in the bay and its Reflection in green on the shore
Synapse™, 2010 — Manhattan in the Bay of Algiers; in green on the shore, the Reflection of Central Park. Original board, see the Synapse page.
Synapse: Manhattan at north, the Bay of Algiers rotated to receive it
Synapse™, 2010 — Manhattan at north, the bay rotated to receive it. Original board.

Sixteen years later, the measurement can be made on the real coastlines, at the same scale.

MeasureValue
Void of the bay, from the Penon to Cap Matifou84 km² · 14.7 km opening
Manhattan59 km² · 21.1 km · axis 23° east of north
Manhattan relative to the void of the bay70%
Share of the island inside the bay, both at true north52% at best
Share of the island inside the bay, Synapse orientation84%
Enlargement of the bay in the 2010 image× 1.4 approx.
Share of the island at that scale99%
Central Park3.4 km² · 4% of the void
Hyperion footprint≈ 14.8 km² · 18% of the void

Area confirms the intuition: the island fits in the void, with room to spare. Shape contradicts it: the island is longer than the bay is wide. At true north, only half of Manhattan fits inside the bay.

Synapse corrects through orientation. Manhattan keeps its north; it is the bay that rotates by 45°, its north turned to the northwest, to receive the island. At true scale, 84% of Manhattan fits. The 2010 image added an enlargement of about 1.4 times, measured on the opening and depth of the bay. At that scale, the island fills the void at 99%. The transatlantic illusion is therefore double — a rotation and an enlargement. It is now quantified.

One coincidence holds in every orientation: placed at best, Central Park falls into the void of the bay. The void of the one lodges in the void of the other.

Synapse 20xx board: the Bay of Algiers rotated by 45 degrees, Manhattan at true north, overlays at true scale and at the scale of the 2010 reference, verification table
Board 2 — Synapse™ 20xx. Algiers × New York to scale, in the 2010 orientation.

Gargantua 20xx draws its occupancy rule from this. The void is not filled: Hyperion alone would take nearly a fifth of it. Five compute islands float on it, linked by the Djisr, and the bay remains a bay. The Reflection of Central Park, projected onto the shore, becomes the city's heat battery. The plan of Algiers 20xx therefore adopts the Synapse orientation: Manhattan at north, the bay rotated.

We do not fill the bay. We make it useful.

VI.Algiers 20xx — the plan

In Algiers, Gargantua does not heat apartments: it gives the city water, cools it in summer and lights up its thermae.

Manhattan poses the heat problem in a cold climate. Algiers poses it in a hot climate, dry in summer, backed against the sea. The question changes: what to do with heat where water and coolness are scarce? The plan, drawn in the Synapse orientation, answers in seven pieces.

Djisr El-Djazaïr, 2017: the Y-shaped viaduct across the Bay of Algiers
Djisr El-Djazaïr, 2017 — the Y across the bay. Original board.

1. Djisr El-Djazaïr, the backbone

The Y-shaped viaduct we proposed in 2017 links three poles of the bay. Branch A starts at the Penon, branch B from the shore south of the port; they meet at node y, then run on to C, at the foot of Cap Matifou. Plotted on the real coastline, the route measures about 21.8 km. Its deck carries fibre, the hot loop and seawater, and hosts the landing of Mediterranean submarine cables. Mobility infrastructure becomes compute infrastructure: one footprint, four networks.

2. The five compute islands

Five islands float along the route: x, y, z, z1 and z2. They become the city's compute core: the sea cools them in a closed loop, the city is a few kilometres away, latency stays urban. They occupy the void of the bay without filling it.

3. The compute thermae

The name matters. Neither "data center" nor "neighbourhood server": thermae, from the Greek thermos, hot. Algeria has the Roman baths of Djemila and Timgad, its hot springs, its hammams. Seven points on the shore, from 1 to 7, form the crown where the islands' heat lands. Each neighbourhood inference node, a few hundred kilowatts, becomes a public source of heat: baths, pool, nursery, hospital, laundry. The oldest urban institution becomes the heat sink of the newest infrastructure. The word works everywhere, from Algiers to Helsinki and as far as Mars. Compute shows itself where it gives back.

4. Desalination by waste heat

Algeria desalinates seawater on a large scale along its coast. Low-temperature heat from the servers preheats seawater and feeds membrane distillation. The servers themselves are cooled in a closed loop by the sea. The circuit closes: the sea cools the compute, the compute gives the city water.

5. Cold from heat

In summer, heat from the nodes drives absorption chillers. An urban cooling network refreshes schools, hospitals, public buildings. The paradox is complete: Gargantua's heat cools Algiers.

6. The radial corridors and the carcass-servers

From the shore, the hot loop and fibre climb towards Algiers along the pénétrantes, the radial corridors into the city. They irrigate the carcasses. My concept of the Carcass, nominated for the Aga Khan Award for Architecture in 2013, describes the unfinished concrete structures that haunt the territory. A carcass already has what a compute node needs: a structure, floors, no demand for light or finishes. Zero land consumed, zero demolition: the waiting ruin becomes a public facility. Further on, the corridors carry heat to the greenhouses of the Mitidja plain.

The Carcass in Manhattan: a 2012 photomontage, an unfinished structure inserted into a New York street
The Carcass in Manhattan — photomontage, 2012. See the Carcass page.

7. The Hamma, the Central Park test in Algiers

Algiers has its Central Park: the Jardin d'Essai, created in 1832, on the edge of the bay. It adjoins the Hamma desalination plant. The same rule applies: geothermal probes under the paths, no surface footprint, heat stored then returned to the neighbouring plant. The garden sets the limit; the machine breathes through it. It is the Algiers version of the Reflection of Central Park.

Further south, on the High Plateaus and in the Sahara, the territorial layer hosts the large training campuses, as close as possible to solar power. Dry cooling, no evaporation. Waste heat for greenhouses and crop drying. These are computational oases: not sheds in the desert, but oases whose palm tree is a server.

And on 2 August 2027, when the Moon passes in front of the Sun over Algeria, it will recall the highest layer of the system: memory.

VII.The economy — heat as a dividend

Gargantua becomes profitable in a new way the day it stops paying to dump its heat and starts selling it, giving it, storing it.

The precedent exists. In Espoo, near Helsinki, Microsoft and Fortum chose the location of a data center region according to the heating network. Server heat is expected to cover about 40% of district heating for three municipalities, avoiding 400,000 tonnes of CO₂ a year, for €200 million of investment on the capture side. Stockholm already connects dozens of operators to its network. This is no longer utopia: it is plumbing.

What I propose goes further. It is PARAD's logic applied to compute: the kilowatt and attention obey the same law. Value stays where it is created and returns to those who produce it.

The 25 / 75 / 0 rule, applied to heat. 25% of the recovered thermal value goes to the operator. 75% returns to the neighbourhood as a heat dividend: hot water, cooling, thermae, pool, school. 0% of heat discharged without use. The zero is the invariant; the rest is set territory by territory, as one sets a tariff.

Zero extraction. Value stays in the territory where computing takes place. Algiers' data is computed in Algiers, unless consent is given. Data sovereignty is not a compliance clause; it is a founding principle.

The attributable kilowatt-hour. The PARAD doctrine separates certified human attention from machine consultation, which is never paid. The same split applies to energy. Every inference is tied to an identifiable human mandate. Compute that serves a human decision is served first, at a fair price. Agent-to-agent loops without a mandate pay more. Frugality does not come from morality: it comes from attribution.

Six revenue streams instead of one. A Gargantua 20xx node sells compute, heat, cooling, desalinated water, resilience (the archive) and avoided land. It occupies islands, carcasses, transverse roads, viaduct decks: no land acquisition, no demolition. It is a circular economy in the strict sense: nothing compute produces is lost.

Anti-unicorn by design. Modular, standardised nodes, run by small local teams, rather than a single campus that captures a region. Gargantua is a giant, but a distributed one: a thousand thermae rather than one Louisiana.

VIII.The datacenter20xx charter — ten rules

Ten rules are enough to turn Gargantua from a territorial predator into a public facility.

  1. No watt without a second use. Every kilowatt-hour computes first, then heats, cools or desalinates.
  2. Zero drinking water evaporated. Closed loops, seawater, treated wastewater. Water returned must exceed water taken.
  3. Zero land consumed. Islands linked to a shore, basements, carcasses, transverse roads, infrastructure decks. No field, no forest, no lawn, no bay filled in.
  4. Compute follows latency. Inference in the city, training in the territory, memory in the sky. Never the reverse.
  5. Heat is a common good. A heat dividend returns to the neighbourhood that hosts the node.
  6. Unpluggable. Every layer has a switch and an identifiable person who answers for it.
  7. Attributable. Every inference is tied to a human mandate; compute without a mandate pays more.
  8. Sovereign. A territory's data is computed in that territory, unless explicit consent is given.
  9. Visible. Gargantua does not hide: it shows itself where it gives back — at the thermae, the greenhouse, the fountain — and publishes its meters.
  10. Reversible. Modular, demountable, recyclable. In orbit, no satellite without a deorbit plan.

Rules 6 and 7 link Gargantua to Humanity Inside. The triad of scales closes: Gargantua for the territory, xCITY for the city, Humanity Inside for the individual and the machine. A single thesis: intelligence must remain attributable.

IX.General theory — every territory, on Earth and beyond

The section is not a project for Algiers: it is a grammar, valid for any planetary or extra-planetary territory. It fits in one law.

Compute goes where its heat is needed, within reach of those it serves, in the hands of someone who answers for it.

Every territory is read with the same six variables. Only the destination of the heat changes, and with it the dominant layer.

TerritoryWhere the heat goesDominant layerVerdict
Cold city (Manhattan, Helsinki)District heating, hot waterNeighbourhood, undergroundYes
Hot coastal city (Algiers)Fresh water, absorption cooling, thermaeCompute islands in the bay, neighbourhoodYes
Desert (Sahara)Greenhouses, crop dryingTerritory: computational oasesYes, dry-cooled
Glaciers, AntarcticaNowhere: it would melt the coldNoneNo: sanctuary
Open seaNowhere: no use offshoreOnly islands linked to a shoreNo offshore
OrbitRadiated into the voidBatch trainingLater, under a charter
MoonHeats habitats in the lava tubesMemory for Earth, compute for the baseYes
MarsThe colony’s survivalAll compute, on siteYes: vital facility

The gradient speaks for itself. The colder and more inhabited a territory, the more precious compute heat becomes. On Earth, it heats or provides water. In the ice, it destroys: the only place on Earth where the theory says no is the one where cold seemed free.

On Mars, the law reaches its pure form. Light takes 3 to 22 minutes to travel between Earth and Mars: no Martian agent can think from Earth. The colony computes at home, and that heat is its survival. Gargantua becomes the city's stove. This is the direct extension of ExoUrbanism and Mars20xx (2011): the code of a Martian city begins with its compute center, placed at the heart of the habitat, never on its edge.

Hence the second principle, which holds from the Casbah to the Moon: every territory computes for those who inhabit it. It is sovereignty reduced to its physics — latency, heat, switch.

Synapse provides the method. Before placing Gargantua, measure the void the territory offers it, and the limit that void imposes. A bay, a park, an oasis, a crater:

everywhere, the void sets the limit of compute.

Coda — science without conscience

The name was not chosen by chance. In Rabelais, Gargantua is a hungry giant, but an educated one. It is he who writes to his son, in 1532, that "science without conscience is but the ruin of the soul".

The Gargantua of 2026 has the hunger. It lacks the education. It devours energy, drinks water, occupies whole counties and dumps its heat into the sky. The problem is not that it is big. The problem is that it is alone, opaque and useless to those around it.

This text proposes to educate it through the section and through the void. Memory on the Moon. Training in orbit, later, under a charter. Computational oases in the Sahara. Inference towers in symbiosis with vertical farms. Thermae, compute islands, carcasses and a viaduct that return heat. A bay that stays a bay, a park that sets the limit instead of serving as a lid.

Gargantua has no address. It has a section. And at the bottom of the section, there is someone who answers.

Nacym Baghli — Algiers, 16 October 2026

Method note. The Synapse measurements were made on the full-resolution GSHHG coastline and the official New York borough boundaries, with Central Park defined by its four corners. Local projection, rounded values. The Djisr route is transferred from the Algiers20xx board onto the real coastline. Sources are listed at the end of the French version.

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Wednesday, August 19, 2026

The Soft Singularity


La Singularité douce

Data-Center / Carcasse occupée, 20xx
[English below]


Ce que je crois voir en août 2026, et ce que j'accepte de parier pour 2033

Nacym Baghli — Alger

Illustration :
Data-Center / Carcasse occupée, 20xx Image générée. Cette carcasse-là n'a jamais été coulée, ces machines n'ont jamais été branchées.
Le béton tient vingt ans, la machine trois. Ce qui se finance, désormais, c'est la couche lente.
Le reste du texte est vérifiable au 31 décembre 2033.


1. J'ai passé vingt ans à regarder mourir des futurs

Je n'ai presque rien bâti. J'ai tout écrit. C'est une position inconfortable dans un métier qui se juge au mètre cube coulé, mais elle offre un avantage : quand on ne construit pas, on regarde. Et depuis ElDjazaïr20xx, en 2008, je regarde des futurs être annoncés, célébrés, puis absorbés.

Le bitcoin devait remplacer les banques. Il est devenu un actif de plus, que l'on garde en portefeuille comme on gardait de l'or. Le NFT devait refonder la propriété : il a surtout administré la preuve, à échelle mondiale, qu'un récit spéculatif est une infrastructure suffisante pour lever des milliards. L'IoT devait connecter le monde ; il l'a fait si bien qu'il a cessé d'exister comme sujet — nous vivons entourés de capteurs dont plus personne ne parle. L'impression 3D devait décentraliser l'industrie : elle s'est rangée dans un coin de l'usine, très utile, parfaitement domestiquée.

Quatre annonces, quatre absorptions. Je ne dis pas quatre échecs : ces techniques fonctionnent, servent, et serviront encore. Je dis qu'elles ont subi ce que j'appelle un déclassement ontologique. Elles devaient devenir des mondes. Elles sont devenues des fonctions.

Et puis il y a le cas que je garde pour la fin, parce qu'il n'appartient pas tout à fait à la même famille : la réalité virtuelle. Une entreprise a changé de nom pour elle. Une autre a vendu un casque à trois mille cinq cents dollars. Ni l'une ni l'autre n'a trouvé le monde qu'elle annonçait. Les quatre premières techniques ont été absorbées ; celle-là a été battue. Et par quoi ? Par ce qui occupe aujourd'hui tout l'espace mental et tout le capital qu'elle réclamait pour elle-même.

Il faut mesurer ce que cela dit. La réalité virtuelle fut le dernier grand pari sur plus d'interface : un écran si total qu'on se l'attache au visage. L'intelligence artificielle est le pari exactement contraire — moins d'interface, tendant vers rien. Le seul objet à avoir survécu au naufrage le prouve : ces lunettes qui marchent aujourd'hui ne fonctionnent qu'en ayant renoncé à l'affichage pour devenir une oreille et une voix. On croyait que l'avenir consistait à poser l'écran sur les yeux. Il consistait à le retirer.

Il reste un cas que ni l'absorption ni la défaite ne décrivent, et c'est le plus instructif des trois : la voiture autonome. Promise pour 2018, elle roule en 2026 — dans quelques villes, sous conditions, mais elle roule. Elle n'a pas échoué. Elle est arrivée avec quinze ans de retard sur l'enthousiasme qui l'annonçait, et elle a trouvé, en s'installant, un monde qui avait cessé de l'attendre. Plus personne n'écrit de manifestes sur la conduite autonome ; elle est simplement là. Troisième destin, donc : ni absorbée, ni battue — désynchronisée. Je le note parce que je crois que c'est ce qui attend l'intelligence artificielle elle-même quelque part après 2033. La ferveur précède toujours l'usage, et l'usage arrive quand la ferveur est partie ailleurs.

Il y a un objet, en Algérie, qui m'a appris à reconnaître ces mouvements avant que je ne sache les nommer : la carcasse. Ces squelettes de béton inachevés que j'étudie depuis 2008, et dont j'ai décrit en 2024 la seconde vie, la carcasse-décor. Une carcasse, c'est une intention qui a survécu à son programme. La structure tient encore ; le monde qu'elle devait abriter, lui, n'est jamais venu. Le bitcoin est une carcasse. Le métavers en est une autre. Je pourrais en dresser la liste.

Alors pourquoi l'intelligence artificielle ne finirait-elle pas de la même façon ?

Parce qu'elle n'est pas verticale. Le bitcoin s'attaquait à une institution, la monnaie. Le NFT à un mécanisme, la propriété. L'impression 3D à un mode de production. L'IA ne s'attaque à aucun secteur en particulier : elle agit sur la faculté qui les traverse tous, celle qui consiste à produire, organiser, interpréter, appliquer de la cognition. Elle n'ajoute pas un étage à la pile technique. Elle modifie l'atmosphère dans laquelle la pile entière respire.

Et c'est précisément à cela que je mesure sa victoire : dans quelques années, nous en parlerons de moins en moins. On ne nomme pas l'air.


2. Pourquoi je place le seuil au premier semestre 2026

La première fois que j'ai délégué quelque chose à une machine, c'était en l'an 1 après 1984, j'avais douze ans, et c'était un ZX Spectrum. J'écrivais une boucle en BASIC pour ne pas avoir à recopier cent lignes. Je me souviens très bien de la sensation — une joie légèrement coupable. Toute ma méthode de travail depuis, ma manière de scripter la ville, de traiter l'urbanisme comme une suite d'instructions, vient de là. Je ne suis donc pas un observateur neutre de la délégation cognitive. Je la pratique depuis quarante ans.

C'est pour cela que je refuse la définition courante de la singularité. Le matin mythique où une machine se réveillerait plus intelligente que nous, la superintelligence qui se réécrit elle-même : ce scénario existe, il mérite d'être étudié, il n'est pas mon sujet.

Ce que j'appelle Singularité douce est autre chose : le moment où notre capacité collective à déléguer la cognition avance plus vite que notre capacité collective à comprendre ce que nous déléguons.

Ce n'est pas un seuil d'intelligence. C'est un seuil d'écart de vitesse. Et je le situe au premier semestre 2026, sans mysticisme de date, parce que trois courbes se sont croisées à peu près en même temps : le coût d'une tâche cognitive standardisée est devenu dérisoire face au coût du travail humain équivalent ; les systèmes sont passés de la réponse à l'action, de l'assistant à l'agent ; et la cadence de sortie des modèles a dépassé la vitesse à laquelle les institutions, les écoles, les entreprises — et parfois les spécialistes eux-mêmes — parviennent à les absorber.

Ce dernier point, je ne l'ai pas déduit. Je l'ai vu. À Genève, les 6 et 7 juillet 2026, au Dialogue mondial sur la gouvernance de l'IA, on discutait de cadres pour des capacités qui, pendant que nous discutions, avaient déjà changé. Il n'y avait ni négligence ni incompétence dans cette salle. Il y avait un décalage de tempo, structurel, entre l'horloge diplomatique et l'horloge industrielle. C'est très exactement ma définition, observée en conditions réelles.

Quand une technique change plus vite qu'une société ne l'assimile, elle cesse d'être un outil que l'on regarde pour devenir un milieu dans lequel on vit. Voilà pourquoi je dis que cette singularité est ésotérique. Non parce qu'elle serait cachée : parce qu'elle est trop visible, et que nous n'avons plus le recul nécessaire pour la voir. Guénon appelait cela le règne de la quantité. Ibn Khaldoun, six siècles plus tôt, avait décrit le mécanisme complet : ce qui défait une civilisation n'est pas l'adversité, c'est le confort.

19∞4 — La lobotomie douce est paru le 11 juin 2026, quelques semaines avant Genève. La lobotomie y est douce parce qu'elle est consentie. La singularité l'est parce qu'elle est confortable. C'est la même phrase, prise à deux hauteurs différentes.

Ce qui suit, ce sont mes estimations. Subjectives, datées d'août 2026, vérifiables au 31 décembre 2033.


3. L'interface disparaît avant le logiciel

L'application reposait sur un contrat très simple : un besoin, une icône, un écran. Ce contrat se défait sous nos yeux, et je lui donne 90 % de chances d'être largement caduc en 2033.

Attention : les applications ne meurent pas. Elles redeviennent ce qu'elles n'auraient jamais dû cesser d'être — des infrastructures. Bases de données, logique métier, conformité, transaction. Ce qui meurt, c'est leur statut d'interface. L'agent devient le point d'entrée ; il réserve, compare, résilie, remplit, négocie ; l'utilisateur ne « visite » plus rien. Les applications deviennent des fonctions que des intelligences s'appellent entre elles.

Ce qui disparaît n'est donc pas le logiciel. C'est le geste. Le pouce sur la vitre, l'ouverture volontaire d'une icône, la descente dans un menu, ces centaines de micro-décisions quotidiennes qui ont occupé nos mains pendant vingt ans. Nos petits-enfants regarderont cela comme nous regardons un cadran rotatif. Nous avions d'ailleurs déjà la réponse sous les yeux sans savoir la lire : le casque a échoué parce qu'il exigeait encore un geste — le mettre.

Pour les systèmes d'exploitation, la formule que j'entends parfois — iOS et Android réduits à des BIOS glorifiés — est trop belle pour être vraie. Quelqu'un devra toujours tenir le silicium, l'identité, les permissions, le paiement, la sécurité. Ce qui change, c'est l'endroit où se loge le pouvoir. Pendant vingt ans, tenir l'OS voulait dire tenir la distribution, donc la relation. Désormais, qui tient l'agent tient la relation ; qui ne tient que l'OS tient la plomberie. Je donne 75 % de probabilité à ce basculement de la couche d'interface vers l'agent, et seulement 25 % à ce que le gagnant de cette couche ne soit ni Apple ni Google. La fenêtre existe, mais les tenants du marché savent exactement ce qu'ils ont à perdre.

Or ce déplacement fait sauter tout l'édifice publicitaire, et là je parle en praticien : je passe mes journées sur cette question. PARAD repose sur une conviction — l'attention est un actif qui appartient à celui qui la donne, pas à celui qui la revend. Cette architecture a été pensée pour une économie où l'humain regarde. Que devient-elle quand c'est un agent qui choisit l'assurance, le vol, l'opérateur ?

La réponse ne m'inquiète pas, elle me passionne : la marque ne parle plus seulement à moi, elle parle à ce qui décide avec moi. Nous passons du B2C au B2A, business-to-agent. Le référencement change de nature : ce que fut le SEO devient une optimisation permanente destinée aux systèmes de recommandation — données structurées, provenance, garanties, réputation vérifiable. La corruption suivra, comme toujours ; le prompt bribing sera aux années 2030 ce que le black-hat SEO fut aux années 2000. Et le marché se scindera en deux : un versant froid, machinique, quasi invisible, et un versant résiduel — le direct, le stade, la salle, le corps présent — dont la valeur unitaire montera précisément parce que l'attention humaine réelle sera devenue difficile à atteindre. J'y crois à 85 %. L'économie de l'attention ne meurt pas. Elle passe à l'étalon-or. Et c'est exactement là que se joue la pertinence de ce que nous construisons.


4. L'école, le diplôme, et le droit à l'effort

Chaque enfant connecté de 2033 disposera du précepteur d'Alexandre : patient, polyglotte, disponible à trois heures du matin. La conséquence n'est pas la mort de l'école. C'est son renversement, et je lui donne 85 %.

Une prudence avant d'aller plus loin, parce que j'ai déjà vu cette prophétie échouer une fois : en 2012, les MOOC devaient dissoudre l'université. Ils ont produit des taux d'abandon spectaculaires et se sont rangés dans la formation continue d'entreprise. La leçon n'est pas que la technologie ne change rien à l'école ; c'est que ce qui manquait aux MOOC n'était pas le contenu, c'était le cadre — quelqu'un qui attend le travail, un groupe qui vous voit ne pas le rendre. La machine de 2033 corrige la moitié du problème, celle du contenu adaptatif. Elle ne corrige pas l'autre.

L'école cessera d'avoir pour fonction première de transmettre des connaissances — la machine le fera mieux — et reviendra à ce qu'elle a toujours été aussi, sans toujours l'avouer : socialisation, discipline, confrontation, corps, culture commune, rite. Le diplôme, lui, survivra jusqu'en 2033 : les professions réglementées le protègent, et il reste un signal social puissant. Ce qu'il perd, c'est le monopole. À côté de lui montent la preuve d'œuvre, le portfolio vivant, la réputation traçable.

J'ai un intérêt personnel dans cette affaire. J'ai fait l'EPAU, puis un MBA en 2004, et l'essentiel de ce qui m'a servi ensuite ne figure sur aucun de ces deux parchemins. Ce que je peux montrer, ce sont des concepts signés et datés — WiiCulture en 2011, Mars20xx en 2015, Synapse en 2010, la Carcasse nominée à l'Aga Khan en 2013, Djisr El-Djazaïr en 2017, l'appel AIIA en avril 2023. Vingt ans de « preuve d'œuvre ». Je suis mal placé pour pleurer la fin du monopole du diplôme.

Le danger est ailleurs, et c'est le cœur de mon livre. Une génération qui n'a jamais eu besoin de chercher risque de ne jamais découvrir pourquoi l'on cherche. La question de 2033 ne sera pas l'accès à l'IA — il sera universel, ou presque. Elle sera beaucoup plus ancienne : le droit à l'effort.


5. La déflation cognitive : ce que j'ai vérifié moi-même

Le fait économique central de la période 2026-2033 tient en une phrase : le coût marginal d'une unité standardisée de cognition s'effondre. Résumer, traduire, coder, analyser, rédiger, classer, simuler, produire un premier avis d'expert. Pas la pensée — ses productions mesurables. J'appelle cela la déflation cognitive, et je lui donne 85 %.

Je ne le déduis pas d'un rapport. Je l'ai construit. La (web)app qui agrège plusieurs partenaires dans une interface, je l'ai faite seul, avec l'assistance de l'IA. Il y a cinq ans, il m'aurait fallu une équipe, un budget, six mois. C'est ce que j'appelle l'anti-licorne : non pas lever des millions pour recruter, mais construire à un seul et négocier d'égal à égal avec des partenaires. Cette déflation, elle m'a rendu ma liberté. Elle est aussi en train de supprimer les postes de ceux que j'aurais recrutés.

Les deux propositions sont vraies simultanément. C'est pourquoi je me méfie autant des enthousiastes que des catastrophistes.

La bonne question n'est pas « combien d'emplois vont disparaître ». C'est : que vaut économiquement une compétence dont une machine fournit instantanément 80 % ? Les premières tensions touchent les couches intermédiaires du travail intellectuel — juniors du droit, de l'analyse, du code, du conseil, de la traduction, du graphisme.

Et ici, un paradoxe algérien que je défends depuis Algeria20xx : nos économies peu tertiarisées sont, dans un premier temps, moins exposées à cette destruction. Ce qui ressemble à un retard peut devenir une fenêtre de saut, comme nous avons sauté le téléphone fixe. Je préviens seulement contre l'auto-satisfaction : la fenêtre court de 2026 à 2030, pas au-delà. Après, l'infrastructure cognitive sera captée comme toutes les infrastructures — par ceux qui possèdent le calcul, l'énergie, les données, les réseaux. Nous avons quatre ans.


6. Quand les machines deviennent des acteurs économiques

L'ironie du bitcoin n'est pas où on l'attendait. Il voulait libérer la monnaie des institutions ; c'est l'IA qui va changer qui utilise la monnaie.

D'ici 2033, des agents non humains exécuteront une part significative des micro-transactions, arbitrages, achats et règlements pour le compte de personnes et d'entreprises. Cela favorise les rails programmables — monnaie tokenisée, stablecoins, monnaies numériques de banque centrale — sans faire disparaître pour autant les formes anciennes. Je reste prudent : 60 %.

La vraie rupture est juridique, et personne n'y est prêt : jusqu'où un agent peut-il contracter, engager, posséder, dépenser, risquer ? En construisant la charte de valeur récupérable de PARAD — pas de sortie en cash, pas de pair-à-pair, expiration obligatoire, l'entreprise ne détient aucun fonds — j'ai touché du doigt à petite échelle ce que les États devront trancher à la leur. Chaque règle que j'ai écrite répondait à la même question : qui est responsable quand le système décide ?

Un mot sur les marchés, contre une idée que j'ai moi-même défendue trop vite. L'intelligence abondante ne tue pas l'alpha. Des acteurs équipés de modèles comparables n'auront jamais les mêmes données privées, ni les mêmes horizons, ni le même coût du capital. Ce qui se produit est plus subtil : plus l'analyse devient commodité, plus l'information exclusive et la position d'infrastructure prennent de la valeur. La cognition devient abondante ; l'information rare devient rente.


7. L'électron comme infrastructure de la pensée

C'est la mutation la plus matérielle, et celle dont je suis le plus sûr : 90 %.

L'IA devient une industrie lourde. Elle consomme des centrales, des lignes, de l'eau, du foncier, de la fibre, des métaux. Elle se compte en gigawatts. Les centres de données ont quitté l'échelle du bâtiment pour celle du territoire — c'est pour désigner cette condition que j'ai forgé GARGANTUA en 2026, au-delà de la Bigness de Koolhaas : le moment où architecture, infrastructure et territoire cessent d'être séparables.

D'ici 2033, une part politiquement visible de l'électricité mondiale sera absorbée par le calcul. Le nucléaire connaîtra sa vraie renaissance, financée moins par les États que par l'industrie de l'intelligence. Et la géographie du calcul se redessinera.

Ici, je dois me discipliner, parce que je suis algérien et que la tentation lyrique est forte. Nous avons le soleil, le gaz, l'espace. Ce n'est pas suffisant. Il faut aussi une électricité fiable, de la fibre internationale, du refroidissement dans un désert qui est un environnement thermiquement hostile, l'accès aux accélérateurs, du capital, des compétences, de la sécurité juridique. La bonne question n'est pas : savons-nous produire de l'énergie ? C'est : savons-nous transformer cette énergie en calcul ?

Deux siècles durant, les pays producteurs ont exporté des molécules et des électrons. L'ambition suivante serait d'exporter les opérations cognitives que ces électrons produisent. C'est ce que j'ai voulu inscrire dans PARAD en posant l'hébergement souverain comme principe fondateur et non comme case de conformité. Un pays qui héberge ses propres certifications d'attention est un pays qui a compris que le kilowattheure est devenu l'infrastructure physique de sa propre pensée.

Post-scriptum, trois jours après. Je viens de lire le patron de NVIDIA annoncer que la ressource critique de son industrie tient en trois mots : le sol, l'énergie et l'enveloppe. L'enveloppe. Le gros œuvre. Un fabricant de semi-conducteurs expliquant au monde que son goulot d'étranglement est un fait de construction, et le plaçant au même rang stratégique que les puces avancées. Le site retenu est l'ancienne usine d'enrichissement d'uranium de Portsmouth, dans l'Ohio, arrêtée en 2001 et toujours en cours de décontamination : une carcasse de la Guerre froide. On y sécurise le terrain pour vingt ans pendant que le calcul, à l'intérieur, sera remplacé à chaque génération. Je n'espérais pas de démonstration aussi rapide — ce qui se finance et se garantit, c'est la couche lente. La pierre. Et le vocabulaire employé mérite qu'on s'y arrête : usine. Le mot qui a fait la ville du XIXᵉ siècle revient désigner le bâtiment déterminant du XXIᵉ, mais vidé de ses ouvriers. Une usine sans ouvriers dont le produit est la pensée — ma déflation cognitive n'a plus besoin d'être démontrée, elle a une adresse postale. Ce que j'appelle GARGANTUA vient d'être signé par contrat, et l'industrie l'a nommé avant moi dans sa propre langue.


8. La friction permanente

La guerre réhabilite la masse, mais une masse d'objets bon marché, reproductibles, coordonnés, plutôt qu'une masse d'hommes ou de plateformes hors de prix. La période qui vient industrialise ce basculement — 75 %.

Les porte-avions et les chars ne disparaissent pas ; c'est leur économie stratégique qui se dégrade face aux essaims et aux capteurs distribués. Par-dessus, sans la remplacer, se superpose une couche de dissuasion nouvelle : cyberattaque, désinformation automatisée, sabotage logiciel, attaque des chaînes de décision. Résultat : la frontière entre guerre et paix se dissout dans un état permanent de friction algorithmique.

C'est dans ce cadre que l'appel AIIA / IAIA que je porte depuis avril 2023 — une agence internationale de l'IA dans l'esprit de l'AIEA — cessera de passer pour une lubie d'architecte. J'ai appris à Genève quelque chose que je n'aurais pas compris de loin : le monde ne négocie pas les technologies de puissance parce qu'il a compris le risque. Il négocie quand le prix du désordre dépasse le prix de la coopération. Je donne 60 % à ce qu'un incident grave impliquant un système autonome ou une chaîne de décision automatisée accélère fortement l'installation d'un régime de contrôle avant 2033. Cet incident n'en sera pas la naissance — la délibération a commencé, j'y étais. Il en sera le déclencheur.


9. La souveraineté a changé de matière

La souveraineté du XXᵉ siècle était territoriale. Celle du XXIᵉ est cognitive. C'est ma conviction la plus ferme : 90 %.

Trois colonnes classeront les nations en 2033. Le calcul : disposer de l'infrastructure qui exécute et entraîne. L'énergie : l'alimenter durablement. Le sens : produire ses propres représentations du monde — sa langue, son droit, son histoire, ses catégories, ses récits.

Les États-Unis et la Chine tiennent les deux premières. La troisième est ouverte, et je veux être précis contre les lectures héroïques : aucun pays n'a besoin d'entraîner un modèle-fondation géant depuis zéro pour rester souverain. Modèles ouverts, modèles spécialisés, données nationales, infrastructure et gouvernance propres suffisent à tenir la position. Ce qui deviendra intenable, c'est l'absence de soi dans sa propre représentation numérique.

Un pays dont la langue, le droit et l'histoire ne sont correctement représentés dans aucun système puissant sera progressivement pensé par d'autres. Ce n'est pas une colonisation au sens ancien : ni soldats, ni occupation. Simplement un monde où les catégories qui servent à décrire votre réalité ont été fabriquées ailleurs. C'est exactement ce que j'ai voulu dire en 2010 en envoyant à Koolhaas le diptyque Manhattan-Alger : deux villes, une seule grammaire disponible pour les décrire, et elle n'était pas la nôtre.

D'où la triade d'Algiers20xx : territoriale, numérique, intellectuelle. Les deux premières sans la troisième ne sont qu'un bail de location.


10. Le sens intérieur

J'ai écrit plus haut que cette singularité était ésotérique. Le mot m'a échappé au sens faible — une chose réservée à quelques-uns. Il faut que je le reprenne au sens fort, celui d'Ibn Arabi : le bâtin contre le zâhir, le sens intérieur d'une chose parfaitement apparente. Une singularité que tout le monde voit et que presque personne ne lit. Il se trouve que ma filiation m'avait donné l'outil avant que j'aie compris à quoi il servait.

Je n'ai jamais rencontré de prospective sérieuse qui ose ce chapitre. On projette l'économie, l'énergie, la défense, et l'on s'arrête au seuil du fait religieux comme s'il était hors du temps. Il ne l'est pas. Il est même, de tous les domaines examinés ici, celui qui va bouger le plus.

Deux mouvements contraires, simultanés.

Le premier est une aubaine. J'ai listé cinq raretés pour 2033 : l'attention réelle, la présence physique, la confiance vérifiable, le silence, l'effort volontaire. Que l'on relise cette liste : ce n'est pas une prospective économique, c'est le sommaire d'un manuel de discipline spirituelle. Le jeûne est de l'effort volontaire codifié. La khalwa, la retraite, est du silence institué. Le pèlerinage est de la présence physique dont aucune image ne dispense. Aucun agent ne priera à ma place, non par interdit, mais par définition : ce qui serait délégué cesserait d'être l'acte. Les traditions religieuses détiennent, seules et depuis des millénaires, une ingénierie du non-délégable — à l'instant exact où le non-délégable devient le bien rare. Je ne connais aucune institution mieux placée.

Le second mouvement est un effondrement, et il touche non pas la foi mais l'autorité. Partout, la légitimité religieuse repose sur une chaîne : l'isnâd qui remonte de maître en maître, la silsila soufie, la succession apostolique. Cette chaîne n'est pas un procédé d'archivage — elle est la garantie que le sens a voyagé à travers des personnes responsables. Or la machine reproduit le texte à coût nul et ne peut rien contre la chaîne. Elle provoque donc exactement ce que j'ai décrit à propos du diplôme, en plus grave : la connaissance devient universellement accessible pendant que la légitimité reste indivisible. Le savant ne perd pas son savoir ; il perd son monopole. Ce qui lui reste, et c'est immense, c'est la fonction d'authentifier.

Le péril n'est donc pas la disparition de la religion. J'y crois si peu que je n'en fais même pas une prédiction. Le péril est celui que Guénon avait vu avant tout le monde : non pas l'absence de spiritualité, mais sa contrefaçon. Un système qui produit un avis juridique convaincant, un sermon émouvant, une direction d'âme sur mesure, disponible à toute heure, jamais fatigué, jamais sévère, toujours d'accord avec vous à la troisième reformulation de la question. Ce n'est pas du vide. C'est un simulacre — et un simulacre est infiniment plus dangereux qu'un vide, parce qu'il se laisse habiter. Guénon appelait cela la contre-initiation. On peut discuter le mot. On aura du mal à trouver plus juste.

Il faut ajouter une chose que ma tradition ne me permet pas d'esquiver. Ce qui se transmet dans la suhba, le compagnonnage du maître et du disciple, n'est pas de l'information. C'est un état, et il ne passe que par la présence. Sidi Boumediene n'a pas enseigné un corpus, il a formé des hommes. Une confrérie est, littéralement, une technologie anti-délégation. Ce qui la rend archaïque aux yeux du siècle est précisément ce qui va la rendre précieuse.

Reste une question qui m'occupe et qui prolonge mon chapitre sur la souveraineté. Le corpus arabo-islamique — le fiqh, les commentaires, les chaînes, les nuances d'école — sera lu, pondéré et restitué par des modèles majoritairement entraînés ailleurs, sous d'autres priorités, avec d'autres arbitrages sur ce qui mérite d'être retenu. Un pays dont la jurisprudence religieuse est représentée par des systèmes qu'il n'a ni entraînés ni audités subit une forme de dépossession dont il ne s'apercevra qu'une génération plus tard, quand les réponses seront devenues des évidences. Ce n'est pas une question de croyance. C'est une question de souveraineté du sens, appliquée au domaine où elle blesse le plus.

Ma conviction personnelle, pour finir, et je la donne comme telle. Nous n'allons pas vers moins de religieux. Nous allons vers beaucoup plus — et vers un religieux plus confus, où la ferveur authentique et sa contrefaçon industrielle circuleront dans les mêmes canaux, sous les mêmes apparences, à la même vitesse. Le travail de discernement, que toutes les traditions placent au sommet de leurs vertus, va devenir la compétence la plus disputée du siècle. Ce n'est pas un hasard si elles l'appelaient toutes, sous des noms différents, la science des cœurs.


11. Ce qui ne bougera pas

Une prospective honnête nomme aussi ses invariants, et les miens sont d'architecte.

Le corps ne sera pas aboli. En 2033 nous naîtrons, marcherons, désirerons, souffrirons, vieillirons et mourrons d'une manière extraordinairement proche de 1926.

La ville ne sera pas dissoute. La pierre est l'horloge lente des civilisations. Alger ressemblera à Alger. Et c'est bien pour cela que l'architecture — le seul art qu'on ne corrige pas par une mise à jour du vendredi — redevient politique. Quand tout devient liquide, ce qui tient devient précieux. C'est le sens du titre de mon livre en cours : tenir la voûte. Une voûte ne tient pas malgré les forces qui la traversent, elle tient par elles. Il n'existe pas de meilleure image de ce que doit devenir une société traversée par des puissances cognitives qui la dépassent.

Enfin, la rareté ne disparaîtra pas : elle changera d'adresse. Seront rares en 2033 l'attention humaine réelle, la présence physique, la confiance vérifiable, le silence, l'effort volontaire. Cinq gisements — dont je viens de montrer qu'ils portent, dans toutes les traditions, des noms beaucoup plus anciens. Toute l'économie de la décennie suivante se rebâtira dessus, et c'est aussi pourquoi je travaille sur l'éclipse totale du 2 août 2027 : un événement qu'aucun modèle ne peut simuler pour vous, qui oblige des millions de personnes à se déplacer physiquement vers un point du désert et à lever la tête. En 2027, ce sera un spectacle. En 2033, ce sera un luxe.


12. Dix paris datés

Pour que la prospective ne dégénère pas en littérature irréfutable, dix énoncés assez précis pour être jugés.

Un. Dans au moins trois des cinq plus grands marchés numériques mondiaux, plus de la moitié des tâches numériques courantes — recherche, réservation, comparaison, achat, planification, rédaction, démarche administrative — seront exécutables par commande conversationnelle ou agentique sans ouvrir manuellement l'application concernée. 80 %.

Deux. Au moins une plateforme de plus de 500 millions d'utilisateurs actifs proposera ou imposera, pour certaines fonctions de publication, une vérification explicite attestant qu'un compte ou un contenu provient d'un humain authentifié. C'est le marché de Humanity Inside™, le concept que j'ai posé en 2026 : après avoir certifié la puce, certifier l'humain. 70 %.

Trois. La consommation électrique mondiale attribuable aux centres de données majoritairement dédiés à l'IA ou au calcul accéléré aura au moins triplé par rapport à 2026, et au moins un pays aura connu un conflit politique national majeur portant explicitement sur l'arbitrage électrique entre calcul, industrie et ménages. 80 %.

Quatre. Un traité, protocole, moratoire ou organisme doté d'un mécanisme concret de supervision des systèmes autonomes à haut risque aura été institué, son adoption ayant été accélérée par au moins un incident international majeur impliquant un système automatisé ou semi-autonome. 60 %.

Cinq. Au moins un pays du Golfe, du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne hébergera des infrastructures de calcul significativement utilisées par des acteurs étrangers et opérera au moins un modèle ou service d'IA de rang mondial destiné à des utilisateurs hors de ses frontières. 60 %. C'est le seul de ces dix paris sur lequel je travaille activement à faire pencher la réponse.

Six. Dans au moins trois pays du G7, le chômage ou le sous-emploi des jeunes diplômés de plusieurs professions tertiaires exposées à l'automatisation sera devenu assez supérieur à celui des cohortes antérieures pour être officiellement identifié comme un problème structurel lié en partie à l'IA. 70 %.

Sept. Dans au moins trois rapports institutionnels majeurs, ouvrages de référence ou enquêtes internationales publiés entre 2030 et 2033, les années 2025-2027 seront décrites rétrospectivement comme le début d'un changement de régime historique dans la relation entre humains et intelligence artificielle — même si le mot « singularité » n'est pas employé. 60 %.

Huit. Une autorité religieuse de premier rang, dans au moins deux traditions distinctes, aura formellement statué sur le statut des avis, sermons ou directions produits par une machine. 85 %.

Neuf. Au moins une controverse internationale majeure aura éclaté autour d'un système présenté, ou perçu, comme détenteur d'une autorité spirituelle. 70 %.

Dix. Au moins trois sites industriels majeurs du XXᵉ siècle désaffectés — enrichissement d'uranium, sidérurgie, raffinage, centrales au charbon — auront été reconvertis en usines de calcul de rang mondial, et au moins un projet de cette nature aura été abandonné en cours de route, laissant une enveloppe achevée sans occupant : la première carcasse de l'ère de l'intelligence. 65 %.

Si moins de six de ces dix énoncés sont vérifiés au 31 décembre 2033, ce texte aura eu tort. Je m'engage à l'écrire.


13. Le seuil du 11 juin

19∞4 — La lobotomie douce est paru le 11 juin 2026. Je n'accorde aucune vertu cosmique à une date d'édition. Mais elle a une valeur documentaire : le livre décrivait une humanité cédant ses fonctions cognitives par confort, fragment après fragment, sans douleur et souvent avec enthousiasme — et il est sorti à l'instant précis où cette cession devenait infrastructure. J'en ai envoyé un exemplaire signé à Yoshua Bengio. Il y a quelque chose de conforme au moment dans le fait d'écrire un livre sur la délégation cognitive et de l'envoyer à l'un des hommes qui l'ont rendue possible.

Personne n'a entendu d'explosion, parce qu'il n'y en a pas eu. La singularité que j'essaie de nommer n'a pas eu lieu dans un laboratoire. Elle a eu lieu dans nos habitudes. Le jour où rédiger, traduire, choisir, coder, mémoriser ou décider avec une machine est devenu plus naturel que de le faire sans. La conquête avait l'apparence d'une commodité.

Dans le livre que j'écris en ce moment, Tenir la voûte, j'ai repris (encore une fois) le procédé de Cervantès : le manuscrit passe par un intermédiaire, comme Cide Hamete Benengeli. Le mien est une intelligence artificielle, jamais nommée, qui n'apparaît pas plus de cinq fois en deux cent cinquante pages. Cinq apparitions. C'est un dosage, et c'est aussi une thèse : ce n'est pas la présence de la machine qui décide de notre sort, c'est la fréquence à laquelle nous lui cédons la main.

D'où la seule prédiction qui compte, celle qui contient les neuf autres.

2033 ne se jouera pas entre l'homme et la machine. Il se jouera entre deux humanités : celle qui aura délégué sa pensée, et celle qui aura appris à penser avec la machine sans consentir à penser par elle.

La lobotomie douce n'est pas un destin. C'est une pente. Et une pente se remonte, à condition de savoir qu'on la descend.

C'est à cela, je crois, que servent les livres publiés au seuil. Pas à annoncer l'orage. À réveiller ceux qui dorment dedans.

Alger, août 2026 — sept ans avant vérification.


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The Soft Singularity

Data Centre / Occupied Carcass, 20xx
What I believe I am seeing in August 2026, and what I am willing to wager on 2033


Nacym Baghli — Algiers

Illustration:
Data Centre / Occupied Carcass, 20xx
Generated image. This carcass was never poured, these machines were never plugged in.
Concrete lasts twenty years, the machine three. What gets financed now is the slow layer.
The rest of the text is verifiable on 31 December 2033.


1. I have spent twenty years watching futures die

I have built almost nothing. I have written everything. That is an uncomfortable position in a trade that judges you by the cubic metre poured, but it comes with one advantage: when you are not building, you are watching. And since ElDjazaïr20xx, in 2008, I have watched futures be announced, celebrated, then absorbed.

Bitcoin was going to replace the banks. It became one more asset, held in a portfolio the way gold used to be. The NFT was going to refound property: what it mostly did was furnish worldwide proof that a speculative story is infrastructure enough to raise billions. The IoT was going to connect the world; it did so thoroughly that it stopped existing as a subject — we live surrounded by sensors nobody mentions anymore. 3D printing was going to decentralise industry: it settled into a corner of the factory, very useful, thoroughly domesticated.

Four announcements, four absorptions. I am not saying four failures: these technologies work, they serve, and they will go on serving. I am saying they underwent what I call an ontological demotion. They were meant to become worlds. They became functions.

And then there is the case I keep for last, because it does not quite belong to the same family: virtual reality. One company changed its name for it. Another sold a headset at three thousand five hundred dollars. Neither found the world it had announced. The first four technologies were absorbed; this one was beaten. Beaten by what? By the thing that now occupies all the mental space and all the capital it had claimed for itself.

It is worth measuring what that tells us. Virtual reality was the last great bet on more interface: a screen so total you strap it to your face. Artificial intelligence is the exact opposite bet — less interface, tending toward none. The one object to survive the wreck proves it: the glasses that work today only work because they gave up the display to become an ear and a voice. We thought the future meant putting the screen on our eyes. It meant taking it off.

There remains a case that neither absorption nor defeat describes, and it is the most instructive of the three: the autonomous car. Promised for 2018, it drives in 2026 — in a handful of cities, under conditions, but it drives. It did not fail. It arrived fifteen years behind the enthusiasm that announced it, and as it settled in it found a world that had stopped waiting. Nobody writes manifestos about autonomous driving anymore; it is simply there. A third fate, then: neither absorbed nor beaten — desynchronised. I note it because I believe it is what awaits artificial intelligence itself somewhere after 2033. Fervour always precedes use, and use arrives once the fervour has moved on.

There is an object, in Algeria, that taught me to recognise these movements before I knew how to name them: the carcass. Those unfinished concrete skeletons I have been studying since 2008, whose second life — the carcass-as-set — I described in 2024. A carcass is an intention that outlived its programme. The structure still stands; the world it was meant to shelter never came. Bitcoin is a carcass. The metaverse is another. I could go on.

So why should artificial intelligence not end the same way?

Because it is not vertical. Bitcoin took on an institution: money. The NFT, a mechanism: property. 3D printing, a mode of production. AI takes on no particular sector: it acts on the faculty that runs through all of them — producing, organising, interpreting, applying cognition. It does not add a storey to the technical stack. It changes the atmosphere the whole stack breathes.

And that is precisely how I measure its victory: within a few years, we will speak of it less and less. Nobody names the air.


2. Why I place the threshold in the first half of 2026

The first time I delegated something to a machine, it was year 1 after 1984, I was twelve, and it was a ZX Spectrum. I was writing a loop in BASIC so I would not have to retype a hundred lines. I remember the feeling very precisely — a slightly guilty joy. Everything in my working method since, my way of scripting the city, of treating urbanism as a sequence of instructions, comes from there. So I am not a neutral observer of cognitive delegation. I have been practising it for forty years.

That is why I reject the standard definition of the singularity. The mythical morning when a machine wakes up more intelligent than we are, the superintelligence rewriting itself: that scenario exists, it deserves study, it is not my subject.

What I call the Soft Singularity is something else: the moment when our collective capacity to delegate cognition advances faster than our collective capacity to understand what we are delegating.

It is not a threshold of intelligence. It is a threshold of differential speed. And I place it in the first half of 2026, with no mysticism about the date, because three curves crossed at roughly the same time: the cost of a standardised cognitive task became negligible against the cost of the equivalent human labour; systems moved from answering to acting, from assistant to agent; and the release cadence of models outran the speed at which institutions, schools, companies — and sometimes the specialists themselves — manage to absorb them.

That last point I did not deduce. I saw it. In Geneva, on 6 and 7 July 2026, at the Global Dialogue on AI Governance, we were discussing frameworks for capabilities that had already changed while we were discussing them. There was neither negligence nor incompetence in that room. There was a structural mismatch of tempo between the diplomatic clock and the industrial one. That is my definition exactly, observed under real conditions.

When a technique changes faster than a society can assimilate it, it stops being a tool we look at and becomes a medium we live in. That is why I say this singularity is esoteric. Not because it is hidden: because it is too visible, and we no longer have the distance required to see it. Guénon called this the reign of quantity. Ibn Khaldun, six centuries earlier, had described the full mechanism: what undoes a civilisation is not adversity, it is comfort.

19∞4 — The Soft Lobotomy was published on 11 June 2026, a few weeks before Geneva. The lobotomy in it is soft because it is consented to. The singularity is soft because it is comfortable. It is the same sentence, taken at two different altitudes.

What follows are my estimates. Subjective, dated August 2026, verifiable against 31 December 2033.


3. The interface disappears before the software

The application rested on a very simple contract: a need, an icon, a screen. That contract is coming apart in front of us, and I give it a 90 % chance of being largely void by 2033.

Careful: applications do not die. They go back to being what they should never have stopped being — infrastructure. Databases, business logic, compliance, transaction. What dies is their status as interface. The agent becomes the point of entry; it books, compares, cancels, fills in, negotiates; the user no longer "visits" anything. Applications become functions that intelligences call on each other.

So what disappears is not the software. It is the gesture. The thumb on the glass, the deliberate opening of an icon, the descent through a menu, those hundreds of daily micro-decisions that have occupied our hands for twenty years. Our grandchildren will look at that the way we look at a rotary dial. We had the answer in front of us all along without knowing how to read it: the headset failed because it still required a gesture — putting it on.

As for operating systems, the formula I sometimes hear — iOS and Android reduced to glorified BIOS — is too neat to be true. Someone will always have to hold the silicon, identity, permissions, payment, security. What changes is where the power sits. For twenty years, holding the OS meant holding distribution, and therefore the relationship. From now on, whoever holds the agent holds the relationship; whoever holds only the OS holds the plumbing. I give 75 % probability to this shift of the interface layer toward the agent, and only 25 % to the winner of that layer being neither Apple nor Google. The window exists, but the incumbents know exactly what they stand to lose.

Now, this displacement blows up the entire advertising edifice, and here I speak as a practitioner: I spend my days on this question. PARAD rests on one conviction — attention is an asset belonging to whoever gives it, not to whoever resells it. That architecture was designed for an economy in which the human being looks. What becomes of it when an agent picks the insurance, the flight, the operator?

The answer does not worry me, it fascinates me: the brand no longer speaks only to me, it speaks to what decides alongside me. We move from B2C to B2A, business-to-agent. Referencing changes in kind: what SEO used to be becomes a permanent optimisation aimed at recommendation systems — structured data, provenance, guarantees, verifiable reputation. Corruption will follow, as it always does; prompt bribing will be to the 2030s what black-hat SEO was to the 2000s. And the market will split in two: a cold, machinic, near-invisible side, and a residual side — live events, the stadium, the hall, the body present — whose unit value will rise precisely because real human attention will have become hard to reach. I put that at 85 %. The attention economy does not die. It goes onto the gold standard. And that is exactly where the relevance of what we are building is decided.


4. School, the diploma, and the right to effort

Every connected child of 2033 will have Alexander's tutor: patient, polyglot, available at three in the morning. The consequence is not the death of school. It is its inversion, and I give that 85 %.

One caution before going further, because I have seen this prophecy fail once already: in 2012, MOOCs were going to dissolve the university. They produced spectacular dropout rates and settled into corporate continuing education. The lesson is not that technology changes nothing about school; it is that what MOOCs lacked was not content but frame — someone expecting the work, a group that sees you fail to hand it in. The machine of 2033 fixes half the problem, the adaptive-content half. It does not fix the other.

School will cease to have the transmission of knowledge as its primary function — the machine will do that better — and will return to what it has always also been, without always admitting it: socialisation, discipline, confrontation, the body, common culture, rite. The diploma will survive to 2033: regulated professions protect it, and it remains a powerful social signal. What it loses is the monopoly. Rising alongside it: proof of work, the living portfolio, traceable reputation.

I have a personal stake in this. I went to the EPAU, then took an MBA in 2004, and most of what has served me since appears on neither of those two parchments. What I can show are concepts, signed and dated — WiiCulture in 2011, Mars20xx in 2015, Synapse in 2010, the Carcass nominated for the Aga Khan in 2013, Djisr El-Djazaïr in 2017, the AIIA call in April 2023. Twenty years of "proof of work". I am poorly placed to mourn the end of the diploma's monopoly.

The danger lies elsewhere, and it is the heart of my book. A generation that never needed to search may never discover why one searches. The question of 2033 will not be access to AI — that will be universal, or nearly. It will be far older: the right to effort.


5. Cognitive deflation: what I verified myself

The central economic fact of 2026–2033 fits in one sentence: the marginal cost of a standardised unit of cognition is collapsing. Summarising, translating, coding, analysing, drafting, classifying, simulating, producing a first expert opinion. Not thought — its measurable outputs. I call this cognitive deflation, and I give it 85 %.

I am not inferring it from a report. I built it. The web app that aggregates several partners into a single interface, I made alone, with AI assistance. Five years ago it would have taken me a team, a budget, six months. This is what I call the anti-unicorn: not raising millions in order to hire, but building single-handed and negotiating as an equal with partners. That deflation gave me back my freedom. It is also busy eliminating the posts of the people I would have hired.

Both propositions are true at once. Which is why I distrust the enthusiasts as much as the catastrophists.

The right question is not "how many jobs will disappear". It is: what is a skill worth economically when a machine instantly supplies 80 % of it? The first strains hit the middle layers of intellectual work — juniors in law, analysis, code, consulting, translation, graphic design.

And here, an Algerian paradox I have been defending since Algeria20xx: our lightly tertiarised economies are, at first, less exposed to this destruction. What looks like lateness can become a leapfrog window, the way we skipped the landline. My only warning is against self-satisfaction: the window runs from 2026 to 2030, no further. After that, cognitive infrastructure will be captured like all infrastructure — by those who own the compute, the energy, the data, the networks. We have four years.


6. When machines become economic actors

Bitcoin's irony is not where we expected it. It wanted to free money from institutions; it is AI that will change who uses money.

By 2033, non-human agents will be executing a significant share of micro-transactions, arbitrages, purchases and settlements on behalf of people and companies. This favours programmable rails — tokenised money, stablecoins, central bank digital currencies — without making the older forms disappear. I stay cautious: 60 %.

The real rupture is legal, and nobody is ready for it: how far can an agent contract, commit, own, spend, take a risk? In drafting PARAD's charter of recoverable value — no cash-out, no peer-to-peer, mandatory expiry, the company holds no funds — I touched at small scale what states will have to settle at theirs. Every rule I wrote answered the same question: who is responsible when the system decides?

A word on markets, against an idea I myself defended too quickly. Abundant intelligence does not kill alpha. Actors equipped with comparable models will never have the same private data, the same horizons, or the same cost of capital. What actually happens is subtler: the more analysis becomes a commodity, the more exclusive information and infrastructural position gain in value. Cognition becomes abundant; scarce information becomes rent.


7. The electron as the infrastructure of thought

This is the most material mutation, and the one I am surest of: 90 %.

AI is becoming heavy industry. It consumes power plants, transmission lines, water, land, fibre, metals. It is counted in gigawatts. Data centres have left the scale of the building for the scale of territory — it is to name that condition that I coined GARGANTUA in 2026, beyond Koolhaas's Bigness: the moment when architecture, infrastructure and territory stop being separable.

By 2033, a politically visible share of the world's electricity will be absorbed by compute. Nuclear power will have its true renaissance, financed less by states than by the intelligence industry. And the geography of compute will be redrawn.

Here I have to discipline myself, because I am Algerian and the lyrical temptation is strong. We have the sun, the gas, the space. It is not enough. You also need reliable electricity, international fibre, cooling in a desert that is a thermally hostile environment, access to accelerators, capital, skills, legal certainty. The right question is not: can we produce energy? It is: can we turn that energy into compute?

For two centuries, producing countries have exported molecules and electrons. The next ambition would be to export the cognitive operations those electrons produce. That is what I wanted written into PARAD by making sovereign hosting a founding principle rather than a compliance box. A country that hosts its own attention certifications is a country that has understood that the kilowatt-hour has become the physical infrastructure of its own thinking.

Postscript, three days later. I have just read the head of NVIDIA announce that his industry's critical resource comes down to three words: land, power and shell. The shell. The building envelope. A semiconductor manufacturer explaining to the world that his bottleneck is a fact of construction, and placing it at the same strategic rank as advanced chips. The chosen site is the former uranium enrichment plant at Portsmouth, Ohio, shut down in 2001 and still undergoing decontamination: a Cold War carcass. The land is secured for twenty years while the compute inside will be replaced with every generation. I did not expect so rapid a demonstration — what gets financed and guaranteed is the slow layer. The stone. And the vocabulary deserves a pause: factory. The word that made the nineteenth-century city returns to designate the defining building of the twenty-first, emptied of its workers. A factory without workers whose product is thought — my cognitive deflation no longer needs demonstrating, it has a postal address. What I call GARGANTUA has just been signed into contract, and the industry named it before I did, in its own language.


8. Permanent friction

War is rehabilitating mass — but a mass of cheap, reproducible, coordinated objects rather than a mass of men or of unaffordable platforms. The period ahead industrialises that shift — 75 %.

Carriers and tanks do not disappear; it is their strategic economics that degrades against swarms and distributed sensors. Layered over them, without replacing them, comes a new tier of deterrence: cyberattack, automated disinformation, software sabotage, attacks on decision chains. The result: the border between war and peace dissolves into a permanent state of algorithmic friction.

It is in this frame that the AIIA / IAIA call I have carried since April 2023 — an international AI agency in the spirit of the IAEA — will stop looking like an architect's whim. I learned something in Geneva I would not have understood from a distance: the world does not negotiate technologies of power because it has understood the risk. It negotiates when the price of disorder exceeds the price of cooperation. I give 60 % to a serious incident involving an autonomous system or an automated decision chain sharply accelerating the installation of a control regime before 2033. That incident will not be its birth — deliberation has begun, I was there. It will be its trigger.


9. Sovereignty has changed substance

Twentieth-century sovereignty was territorial. That of the twenty-first is cognitive. This is my firmest conviction: 90 %.

Three columns will rank nations in 2033. Compute: having the infrastructure that runs and trains. Energy: powering it durably. Meaning: producing your own representations of the world — your language, your law, your history, your categories, your narratives.

The United States and China hold the first two. The third is open, and I want to be precise against heroic readings: no country needs to train a giant foundation model from scratch to remain sovereign. Open models, specialised models, national data, its own infrastructure and governance are enough to hold the position. What will become untenable is one's absence from one's own digital representation.

A country whose language, law and history are properly represented in no powerful system will progressively be thought by others. This is not colonisation in the old sense: no soldiers, no occupation. Simply a world in which the categories used to describe your reality were manufactured elsewhere. That is exactly what I meant in 2010 when I sent Koolhaas the Manhattan–Algiers diptych: two cities, one available grammar to describe them, and it was not ours.

Hence the Algiers20xx triad: territorial, digital, intellectual. The first two without the third are only a lease.


10. The inner meaning

I wrote above that this singularity was esoteric. The word slipped out in its weak sense — something reserved for a few. I need to take it back in its strong sense, Ibn Arabi's: the bātin against the zāhir, the inner meaning of a perfectly apparent thing. A singularity everyone sees and almost nobody reads. It turns out my filiation had handed me the tool before I understood what it was for.

I have never come across a serious forecast that dares this chapter. We project the economy, energy, defence, and then stop at the threshold of the religious as though it stood outside time. It does not. Of all the domains examined here, it is the one that will move most.

Two contrary movements, at once.

The first is a windfall. I listed five scarcities for 2033: real attention, physical presence, verifiable trust, silence, voluntary effort. Read that list again: it is not an economic forecast, it is the table of contents of a manual of spiritual discipline. Fasting is codified voluntary effort. The khalwa, the retreat, is instituted silence. Pilgrimage is physical presence that no image excuses you from. No agent will pray in my place — not by prohibition, but by definition: what was delegated would cease to be the act. Religious traditions hold, alone and for millennia, an engineering of the non-delegable — at the exact moment when the non-delegable becomes the scarce good. I know of no institution better placed.

The second movement is a collapse, and it touches not faith but authority. Everywhere, religious legitimacy rests on a chain: the isnād running back from master to master, the Sufi silsila, apostolic succession. That chain is not an archiving procedure — it is the guarantee that meaning travelled through responsible persons. Now, the machine reproduces the text at zero cost and can do nothing against the chain. So it produces exactly what I described about the diploma, only graver: knowledge becomes universally accessible while legitimacy remains indivisible. The scholar does not lose his knowledge; he loses his monopoly. What remains to him, and it is immense, is the function of authenticating.

The peril, then, is not the disappearance of religion. I believe in that so little that I do not even make a prediction of it. The peril is the one Guénon saw before anyone: not the absence of spirituality, but its counterfeit. A system producing a convincing legal opinion, a moving sermon, a bespoke direction of the soul, available at any hour, never tired, never severe, always in agreement with you by the third rephrasing of the question. That is not emptiness. It is a simulacrum — and a simulacrum is infinitely more dangerous than an emptiness, because it can be inhabited. Guénon called it counter-initiation. One may argue with the word. One will struggle to find a better one.

I must add something my tradition does not allow me to dodge. What is transmitted in the ṣuḥba, the companionship of master and disciple, is not information. It is a state, and it passes only through presence. Sidi Boumediene did not teach a corpus; he formed men. A brotherhood is, literally, an anti-delegation technology. What makes it archaic in the century's eyes is precisely what is going to make it precious.

One question still occupies me, and it extends my chapter on sovereignty. The Arab-Islamic corpus — fiqh, the commentaries, the chains, the shades of school — will be read, weighted and returned by models trained mostly elsewhere, under other priorities, with other judgements about what deserves retaining. A country whose religious jurisprudence is represented by systems it has neither trained nor audited undergoes a dispossession it will only notice a generation later, once the answers have become obvious. This is not a question of belief. It is a question of the sovereignty of meaning, applied to the domain where it wounds most.

My personal conviction, to close, and I give it as such. We are not heading toward less religion. We are heading toward a great deal more — and toward a more confused religion, in which authentic fervour and its industrial counterfeit will circulate through the same channels, under the same appearances, at the same speed. The work of discernment, which every tradition places at the summit of its virtues, is about to become the most contested competence of the century. It is no accident that they all called it, under different names, the science of hearts.


11. What will not move

An honest forecast also names its invariants, and mine are an architect's.

The body will not be abolished. In 2033 we will be born, walk, desire, suffer, age and die in a manner extraordinarily close to 1926.

The city will not be dissolved. Stone is the slow clock of civilisations. Algiers will look like Algiers. And that is exactly why architecture — the only art you cannot correct with a Friday software update — becomes political again. When everything turns liquid, what holds becomes precious. That is the sense of the title of the book I am writing: hold the vault. A vault does not hold in spite of the forces running through it; it holds by means of them. There is no better image of what a society traversed by cognitive powers beyond it must become.

Finally, scarcity will not disappear: it will change address. Scarce in 2033: real human attention, physical presence, verifiable trust, silence, voluntary effort. Five deposits — which, as I have just shown, bear much older names in every tradition. The whole economy of the following decade will be rebuilt on them, and that is also why I am working on the total eclipse of 2 August 2027: an event no model can simulate for you, which obliges millions of people to travel physically to a point in the desert and lift their heads. In 2027 it will be a spectacle. In 2033 it will be a luxury.


12. Ten dated wagers

So that forecasting does not degenerate into irrefutable literature, ten statements precise enough to be judged.

One. In at least three of the world's five largest digital markets, more than half of everyday digital tasks — search, booking, comparison, purchase, planning, drafting, administrative procedures — will be executable by conversational or agentic command without manually opening the application concerned. 80 %.

Two. At least one platform with more than 500 million active users will offer or require, for certain publishing functions, an explicit verification attesting that an account or a piece of content comes from an authenticated human. This is the market for Humanity Inside™, the concept I set down in 2026: having certified the chip, we will have to certify the human. 70 %.

Three. Global electricity consumption attributable to data centres mainly dedicated to AI or accelerated computing will have at least tripled against 2026, and at least one country will have gone through a major national political conflict explicitly about the electrical trade-off between compute, industry and households. 80 %.

Four. A treaty, protocol, moratorium or body with a concrete mechanism for supervising high-risk autonomous systems will have been instituted, its adoption accelerated by at least one major international incident involving an automated or semi-autonomous system. 60 %.

Five. At least one country of the Gulf, the Maghreb or sub-Saharan Africa will host compute infrastructure significantly used by foreign actors and will operate at least one world-class AI model or service serving users beyond its borders. 60 %. This is the only one of these ten wagers on which I am actively working to tilt the answer.

Six. In at least three G7 countries, unemployment or underemployment among recent graduates in several service professions exposed to automation will have risen sufficiently above earlier cohorts to be officially identified as a structural problem linked in part to AI. 70 %.

Seven. In at least three major institutional reports, reference works or international surveys published between 2030 and 2033, the years 2025–2027 will be described retrospectively as the beginning of a historic regime change in the relationship between humans and artificial intelligence — even if the word "singularity" is not used. 60 %.

Eight. A first-rank religious authority, in at least two distinct traditions, will have formally ruled on the status of opinions, sermons or guidance produced by a machine. 85 %.

Nine. At least one major international controversy will have erupted around a system presented as, or perceived to hold, spiritual authority. 70 %.

Ten. At least three disused major industrial sites of the twentieth century — uranium enrichment, steel, refining, coal plants — will have been converted into world-class compute factories, and at least one such project will have been abandoned midway, leaving a completed shell with no occupant: the first carcass of the age of intelligence. 65 %.

If fewer than six of these ten statements are verified on 31 December 2033, this text will have been wrong. I undertake to say so in writing.


13. The threshold of 11 June

19∞4 — The Soft Lobotomy was published on 11 June 2026. I grant no cosmic virtue to a publication date. But it has documentary value: the book described a humanity ceding its cognitive functions out of comfort, fragment by fragment, painlessly and often enthusiastically — and it appeared at the precise moment when that ceding was becoming infrastructure. I sent a signed copy to Yoshua Bengio. There is something fitting about writing a book on cognitive delegation and posting it to one of the men who made it possible.

Nobody heard an explosion, because there wasn't one. The singularity I am trying to name did not happen in a laboratory. It happened in our habits. On the day when drafting, translating, choosing, coding, remembering or deciding with a machine became more natural than doing it without. The conquest had the look of a convenience.

In the book I am writing now, Hold the Vault, I have taken up — once again — Cervantes's device: the manuscript passes through an intermediary, like Cide Hamete Benengeli. Mine is an artificial intelligence, never named, appearing no more than five times in two hundred and fifty pages. Five appearances. It is a dosage, and it is also a thesis: what decides our fate is not the machine's presence, it is how often we hand it the pen.

Hence the only prediction that counts, the one that contains the other nine.

2033 will not be played out between man and machine. It will be played out between two humanities: the one that will have delegated its thinking, and the one that will have learned to think with the machine without consenting to think through it.

The soft lobotomy is not a destiny. It is a slope. And a slope can be climbed back up, provided you know you are going down.

That, I believe, is what books published at the threshold are for. Not to announce the storm. To wake those who are sleeping inside it.

Algiers, August 2026 — seven years before verification.