Tuesday, May 19, 2026

Delirious Algiers

𝗗𝗲 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲, 𝗔𝗰𝘁𝗲 𝗜𝗜
𝗼𝘂 𝗱𝗲 𝗹'𝗔𝗿𝗰𝗵𝗶𝘁𝗲𝗰𝘁𝘂𝗿𝗲 𝗽𝗿𝗼𝗺𝗼𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹𝗹𝗲
[Mise à jour 2026 d'une réflexion ouverte le 11 septembre 2008]
𝐶𝑒 𝑡𝑒𝑥𝑡𝑒 𝑒𝑠𝑡 𝑙𝑜𝑛𝑔, 𝑡𝑟𝑒̀𝑠 𝑙𝑜𝑛𝑔. 𝐷𝑒́𝑙𝑖𝑏𝑒́𝑟𝑒́𝑚𝑒𝑛𝑡. 𝑀𝑎𝑖𝑠 𝑞𝑢𝑖 𝑠'𝑦 𝑖𝑛𝑡𝑒́𝑟𝑒𝑠𝑠𝑒 𝑦 𝑡𝑟𝑜𝑢𝑣𝑒𝑟𝑎 𝑠𝑜𝑛 𝑐𝑜𝑚𝑝𝑡𝑒.
Avant-propos illustré
Neuf clichés — Alger-Ouest, un matin de mai 2026.

Ce qui suit n'est pas un argumentaire. C'est un constat.
Neuf photographies. Prises au téléphone, depuis la voiture, à travers le pare-brise — les reflets, les poussières, les cadres approximatifs font partie de l'image. Ils en sont même la signature. On ne sort pas pour photographier ces choses-là ; on les photographie malgré soi, depuis la file d'attente, depuis le feu rouge, depuis l'embouteillage. Voilà la première vérité de la Carcasse-décor : elle ne s'offre qu'au passager, jamais au piéton, qui n'existe plus.
Périmètre : trois kilomètres à peine. Entre mon domicile, mon bureau, ma propre carcasse — celle que j'habite, celle que je revendique — et le centre d'examen où ma fille passe son brevet ce matin.
Temps de trajet : indéterminé. C'est précisément ce que cette ville fait. Elle suspend le temps utile et le redistribue en encombrement physique (les klaxons, les voiries défoncées, les dépassements qui ne dépassent rien) et en encombrement mental (le bruit de fond visuel, la saturation, la fatigue de ce que l'on voit sans pouvoir le nommer).
Et puis il y a la nervosité — celle, légitime, d'un père qui conduit son enfant à un examen. Mais aussi cette autre nervosité, plus sourde, dont je suis convaincu qu'elle infuse l'humeur de cette ville comme un acouphène : l'angoisse de vivre dans un cadre bâti qui ne s'adresse à personne, ne s'inscrit dans aucun récit, ne tient à aucune main.
Regardez les neuf images. Vous y trouverez toute la grammaire de l'article qui va suivre, condensée en un carré de 3×3.
Neuf objets. Trois kilomètres. Une seule grammaire.
Et entre tous ces objets : aucun trottoir digne, aucun arbre d'alignement, aucune transition urbaine pensée, aucun vis-à-vis humain, aucun horizon. Juste la file de voitures dans laquelle nous sommes assis — mon enfant, son sac d'examen sur les genoux, et moi, son père architecte, qui photographie par fidélité au métier ce qu'il préférerait ne pas voir un matin pareil.
« Avant d'acculer cette architecture, avons-nous pris le soin de l'étudier, de l'analyser, d'en saisir le fond, avant d'accuser la forme ? » — État(s) des lieux, avril 2018.
Huit ans après cette question, en voici neuf réponses. Photographiées à travers un pare-brise. À trois kilomètres de chez moi. Le matin du brevet de ma fille.
L'article qui suit n'aurait pas pu être écrit ailleurs, ni autrement.

𝗗𝗲 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲, 𝗔𝗰𝘁𝗲 𝗜𝗜
𝗼𝘂 𝗱𝗲 𝗹'𝗔𝗿𝗰𝗵𝗶𝘁𝗲𝗰𝘁𝘂𝗿𝗲 𝗽𝗿𝗼𝗺𝗼𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹𝗹𝗲
« Mes amis, l'architecture est définitivement morte et enterrée, vive l'auto-construction !
Bon réveil.
À suivre… ou pas. »
— De la notion de Carcasse, ou de l'Architecture "contemporaine" en Algérie, jeudi 11 septembre 2008.
Il y a dix-huit ans, jour pour jour ou presque, je publiais sur ce blog De la notion de Carcasse. C'était un jeudi 11 septembre — sept ans jour pour jour après l'autre 11 septembre, celui où deux carcasses tombaient à Manhattan. À Alger, au même moment, j'essayais de nommer la carcasse qui montait. La date n'était pas un hasard ; elle ne l'est toujours pas.
Je signais alors ce texte comme on signe un acte de décès : « L'architecture est définitivement morte et enterrée. » Et je terminais sur la formule la plus fragile de toutes — « À suivre… ou pas. » L'enterrement, lui, n'a jamais eu lieu. Et c'est précisément la raison pour laquelle, dix-huit ans plus tard, je dois reprendre. La carcasse n'est pas morte. Elle a fait pire. Elle est devenue présentable.
Mais avant d'écrire l'acte II, il faut remonter plus loin que 2008. Parce que la Carcasse, dans ma vie d'architecte, n'a pas commencé par un texte. Elle a commencé par un projet.

𝗜. 𝗔𝘃𝗮𝗻𝘁 𝗹𝗲 𝗱𝗶𝗮𝗴𝗻𝗼𝘀𝘁𝗶𝗰 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲 𝗻𝗼𝗯𝗹𝗲 (𝗮𝘃𝗿𝗶𝗹 𝟭𝟵𝟵𝟱)
Mon tout premier projet, livré la même année où je fondais avec mon père Baghli Architects, fut une habitation pour le compte du voisin d'en face. Il observait peut-être notre potentiel ; je soupçonne plutôt qu'il y voyait une opportunité de bon voisinage. Les relations aidant, l'improbable relation s'est nouée.
Cet homme, mon premier client — paix à son âme, il nous a quittés depuis — avait pris une décision radicale et noble à la fois : raser la baraque dans laquelle il logeait toute sa famille, et bâtir à la place ce qu'il appelait lui-même « une Carcasse au sens le plus noble du terme ». Un grand terrain prometteur. Quatre garçons devenant jeunes adultes. Une benjamine qui partirait au mariage mais à qui on consacrerait quand même une cinquième trame, pour le gendre. Cinq garages au rez-de-chaussée pour assurer la rente — cette fonction vitale, on le sait, que toute habitation algérienne se doit d'intégrer.
Cette Carcasse-là — Oued Romane, Alger, 1995 — je l'observe encore aujourd'hui depuis ma propre baie vitrée. Elle est toujours en perpétuelle mutation. Carcasse 1995 >> 2018 >> 20xx. Elle me survivra, assurément. Et elle m'aura accompagné, hantée, instruite tout au long de ma carrière.
Voilà ce qu'il faut tenir d'emblée pour la suite : la Carcasse, au point de départ, n'était pas une insulte. Elle était une typologie. Une promesse structurelle. Une œuvre conçue avec un architecte, pensée pour absorber la croissance d'une famille sur trois générations, auto-financée par l'activité commerciale qui en occupait le socle. Imbrication des volumes. Redistribution des espaces. Système constructif unique et généralisé. Évolution de l'espace en fonction de l'évolution de la famille. La société environnante, instinctivement, l'identifiait comme « la maison de l'Architecte », « la maison Navire », « la maison Vaisseau spatial » — Goldorak / Grendizer. Le populaire savait reconnaître ce que le savant n'avait pas encore osé nommer.
Cette Carcasse-là — la noble, l'architecte-supervisée, la multi-générationnelle, la mutante — est le point d'origine de ma réflexion. Je n'aurais pas pu écrire le texte de 2008 sans avoir construit ce projet de 1995. Et je ne peux pas écrire celui de 2026 sans ramener d'abord ce point d'origine à la surface.

𝗜𝗜. 𝗦𝗲𝗽𝘁𝗲𝗺𝗯𝗿𝗲 𝟮𝟬𝟬𝟴 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲 𝗮𝘂𝘁𝗼-𝗱𝗲𝘀𝘁𝗿𝘂𝗰𝘁𝗿𝗶𝗰𝗲
Treize ans plus tard, l'autre versant a fini par me crever les yeux. La Carcasse noble avait, dans le pays, son ombre statistique : la Carcasse-virus. Auto-construite. Sans architecte. Sans permis sérieux. Sans plan. Sans terrain parfois. Apeuprisme régnant ; urbanodroïde comme alchimie propre à nous ; auto-construction comme auto-destruction. Voilà ce que je posais en 2008. Avec cet amas de briques et de béton, parsemé de ferraille, ne répondant à aucune règle d'esthétisme, à aucune préoccupation environnementale, ne faisant référence à aucun pan de notre histoire, faisant fi de tout bon sens. Avec cette quincaillerie qui pend du dehors — paraboles, climatiseurs, câbles, enseignes, affiches, pneus, fers en attente, cages d'oiseaux, linge étendu, grilles d'acier, portes blindées.
Et avec le rituel inimitable du client — « a3ndi carcasse ! », « hebbit nebni ! », « a3ndkoum catalogue ? », « hebbit enmodifi ! », « neddik tchouf ! », « c'est urgent ! », « awah ghali ! » — qui transformait l'architecte algérien en vulgaire cachet humide, contrainte administrative parmi d'autres, cher, très cher, trop cher pour ces quelques traits tirés sur du papier.
Je nommais alors la loi tacite qui régissait tout cela : la Loi du CHAOS — Cohérence sur l'Habitat, l'Architecture et l'Organisation Spatiale. Avec son corollaire darija sans appel : « tag a3la man tag ». Et je tirais ma révérence en trois lignes :
Mes amis, l'architecture est définitivement morte et enterrée, vive l'auto-construction !
Bon réveil.
À suivre… ou pas.
C'était un constat de décès. Mais il faut le dire honnêtement aujourd'hui : c'était aussi un sursaut de fidélité — à la Carcasse noble de 1995, dont la Carcasse-virus n'était que la dégénérescence statistique. Je ne défendais pas la pauvreté de la forme. Je dénonçais l'absence de pensée qui l'avait produite.

𝗜𝗜𝗜. 𝟮𝟬𝟭𝟮-𝟮𝟬𝟭𝟰 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲 𝗤𝘂𝗶𝗻𝘁𝗲𝘀𝘀𝗲𝗻𝗰𝗲 (𝗲𝘁 𝗹'𝗔𝗴𝗮 𝗞𝗵𝗮𝗻)
La suite du chemin, je ne pouvais pas l'inventer ; il fallait que la pensée mûrisse. En 2012, le projet Carcass™ (code 4238.ALG, Khraicia) prend forme comme objet conceptuel à part entière, et il sera nominé en 2013 pour le cycle de l'Aga Khan Award for Architecture. Référencé désormais sur Archnet, archivé. Pas seulement un blog. Une trace institutionnelle.
J'écrivais dans la lettre de motivation, à l'époque :
Mon projet s'intitule Carcass™. Il est en cours de progression, et en attente à la fois. C'est un projet dans le temps. (…) Il se situe à Alger (El-Djazaïr) mais il aurait aussi bien pu se trouver et se raconter à Caracas ou à Bombay, en passant dans l'intervalle par Istanbul, Le Caire et Téhéran. C'est un projet intemporel. (…) Un projet anachronique qui, à travers le Prisme Critique de l'Architecture, propose et suggère une (re)lecture positive de nos sociétés urbaines contemporaines, notamment celles émanant des pays dits "en développement" et/ou "émergents".
Et j'en proposais cette définition, qui tient toujours :
Carcass™ — Unidentified Building Type/Status. For me, it represents la Quintessence de l'Architecture, and it is my primary concern, as both its sources and its ramifications remain unexpected (unpredictable). I believe that the cities of Algiers, Rotterdam, New York, Sao Paulo, Istanbul, amongst many others (maybe all), carry the genes (germs?) of the Carcass™.
En 2014, je proposais à Rem Koolhaas et à la Biennale de Venise (Fundamentals — Absorbing Modernity), hors-concours et hors-délais, une contribution baptisée ₩¥$!₩¥G — WYSIWYG, What You See Is What You Get. La Carcasse comme Quintessence. La Carcasse comme architecture Anonyme. La Carcasse comme retour aux Fondamentaux. Et cette phrase, que je relis aujourd'hui avec une lucidité presque inquiétante :
« La Carcasse devient Modernité. »
J'ajoutais : « La Modernité sera désormais absorbée sur l'autel de l'Anonymat. » Je ne savais pas encore que douze ans plus tard, l'Anonymat allait être colonisé par sa caricature exacte : la marque promotionnelle.

𝗜𝗩. 𝟮𝟬𝟭𝟴 — 𝗹𝗮 𝘁𝗿𝗶𝗮𝗱𝗲 𝗥𝗼𝗺𝗮𝗻𝘁𝗶𝘀𝗺𝗲 / 𝗥𝗲́𝗮𝗹𝗶𝘀𝗺𝗲 / 𝗕𝗿𝘂𝘁𝗮𝗹𝗶𝘀𝗺𝗲
En avril 2018, pour les 23 ans de l'agence et dans le sillage du projet Djisr El-Djazaïr, j'ai posé l'État(s) des lieux en trois mouvements :
Romantisme : la Carcasse de 1995, à l'épreuve des temps, vue de ma baie vitrée.
Réalisme : Carcasse, Habitation inachevée, Quartier en mutation, Lotissement sauvage, Auto-construction, Tissu vernaculaire, Habitat spontané… Peu importait le qualificatif. J'écrivais alors : « Avant d'acculer cette architecture, avons-nous pris le soin de l'étudier, de l'analyser, d'en saisir le fond, avant d'accuser la forme ? » Et cette phrase, que je voudrais aujourd'hui graver dans la pierre de toute école d'architecture algérienne :
« El-Hamiz ne s'est pas improvisé, il s'est construit.
Oued Tarfa ne s'est pas décrété, il s'est imposé.
Patiemment, dans le temps, avec méthode et esprit. »
Brutalisme : WYSIWYG, la Quintessence, l'Anonymat, et ce constat — Constat de flagrante Modernité — qui fermait la triade.
C'est dans cette troisième séquence que j'avais inscrit, sans encore en mesurer la portée, l'arc complet : Libéralisation > Construction > Autocratie > Auto-Construction > Reconquête > Absolutisme > Généralisation > Point de Non-retour > La Greffe. Ce Point de Non-retour, c'est exactement là que nous sommes en 2026. Et la Greffe — celle que j'imaginais encore comme transplantation entre Alger et New York — a pris une forme que je n'avais pas vue venir.

𝗩. 𝟮𝟬𝟮𝟲 — 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲-𝗱𝗲́𝗰𝗼𝗿, 𝗼𝘂 𝗹'𝗶𝗻𝘃𝗲𝗿𝘀𝗶𝗼𝗻 𝗼𝗻𝘁𝗼𝗹𝗼𝗴𝗶𝗾𝘂𝗲
Voici donc l'acte II. Et il faut le formuler net.
La Carcasse a changé de propriétaire, d'échelle, et de mensonge.
Elle est désormais portée par le promoteur immobilier privé — acteur que ni le texte de 1995 (projet familial), ni celui de 2008 (auto-constructeur citoyen) n'avaient prévu dans sa forme prédatrice actuelle. Le promoteur 2026 fait quelque chose de pire que l'auto-constructeur de 2008 : il rase la Carcasse originelle — modeste, à l'échelle, biographique, bâtie sur trois générations — et bâtit à la place une Carcasse XXL camouflée. Habillée. Dressée. Vendue au mètre carré exorbitant comme s'il s'agissait d'architecture.
Cette nouvelle Carcasse est saupoudrée — le verbe est juste, c'est un saupoudrage, pas une intégration — de l'inventaire complet de la modernité de catalogue. Box privé. Place de parking privative. Salle de sport intégrée. Piscine pour résidents. Caméras de surveillance. Climatisation centralisée. Applications connectées. Badge NFC. Fibre optique. Contrôle d'accès biométrique. Gardien à la guérite. Interphone vidéo. Tout l'inventaire qui, en 2008, pendait des balcons dans le désordre, se retrouve désormais intégré, productisé, marketé, et facturé à un prix qui n'a aucun rapport avec le mètre carré utile produit.
Soyons précis : les paraboles, les climatiseurs, les câbles, les enseignes, les pneus, les fers en attente, les cages d'oiseaux, le linge étendu, les grilles d'acier et les portes blindées — toute la quincaillerie que je listais en 2008 comme stigmates extérieurs de la Carcasse — a simplement été ravalée à l'intérieur du bâtiment, lustrée, brandée, et vendue comme valeur ajoutée. La pollution architecturale n'a pas disparu. Elle a été intériorisée, climatisée, et tarifée.

𝗩𝗜. 𝗟𝗮 𝗺𝗲̂𝗺𝗲 𝗟𝗼𝗶 𝗱𝘂 𝗖𝗛𝗔𝗢𝗦 — 𝗱𝗲́𝘀𝗼𝗿𝗺𝗮𝗶𝘀 𝗰𝗮𝗽𝗶𝘁𝗮𝗹𝗶𝘀𝗲́𝗲
Voici la phrase que je n'aurais pas osé écrire en 2008, parce qu'elle était impensable :
En 2008, la Loi du CHAOS protégeait l'auto-constructeur.
En 2026, la Loi du CHAOS protège le promoteur.
C'est la même loi. Le même tag a3la man tag. Le même refus du plan, du permis sérieux, de l'urbanisme. La même absence d'arbre d'alignement, de transition urbaine, de trottoir digne, d'horizon partagé. La même indifférence à l'histoire, à l'environnement, à l'échelle. Le même apeuprisme — sauf qu'il porte aujourd'hui costume, badge, plaquette commerciale glacée et compte Instagram.
Mais désormais portée par le capital au lieu d'être portée par la précarité. Et c'est précisément ce qui change tout.
La Carcasse précaire de 2008 avait l'excuse de la pauvreté. La Carcasse promotionnelle de 2026 n'en a aucune — elle est riche, elle est solvable, elle est choisie. Elle facture l'absence d'urbanisme au prix de l'urbanisme accompli. Elle vend la sécession comme service. Elle vend le défaut de ville comme premium. Elle livre, en dix-huit mois et clés en main, ce qu'une famille mettait trente ans à bâtir — et elle livre, à ce prix-là, exactement la même absence de ville.
C'est la décadence au sens strict — au sens guénonien : la forme qui survit à son principe, le geste qui mime sans habiter, l'habit qui prétend faire le moine après avoir tué le monastère.
La Carcasse de 1995 disait : je vais devenir maison, patiemment, sur trois générations.
La Carcasse de 2008 disait : je n'ai pas eu les moyens.
La Carcasse de 2026 dit : je n'ai pas besoin de plan, j'ai une piscine.

𝗩𝗜𝗜. 𝗪𝗬𝗦𝗜𝗪𝗬𝗚 𝗶𝗻𝘃𝗲𝗿𝘀𝗲́ — 𝗪𝗬𝗦𝗜 ≠ 𝗪𝗬𝗚
En 2014, je proposais à Koolhaas que la Carcasse était l'incarnation parfaite de WYSIWYG — What You See Is What You Get. Ce que vous voyiez de la Carcasse précaire, c'était exactement ce qu'elle était : un objet honnête dans son inachèvement, dont la déchirure révélait la vérité de la construction. La forme et le fond coïncidaient.
En 2026, la Carcasse-décor est WYSI ≠ WYG.
Ce que vous voyez n'est PAS ce que vous obtenez.
Vous voyez la piscine, le marbre, le badge, le branding, la sécurité, la connectivité, la promesse d'une vie élégante au cœur d'une métropole en marche. Vous obtenez : l'absence de rue, l'absence d'arbre, l'absence de trottoir, l'absence de transition urbaine, l'absence de vis-à-vis humain, l'absence d'horizon, et — c'est l'essentiel — l'absence de ville. La ferraille a été enfouie dans le placard technique. Les paraboles sont devenues fibre. Les pneus sont devenus parking VIP. Le linge étendu est devenu sèche-linge en commun. La grille d'acier est devenue contrôle d'accès biométrique. La porte blindée est devenue interphone vidéo.
Rien n'a été résolu. Tout a été habillé.
L'ancienne Carcasse était brutaliste sans le savoir.
La nouvelle est décadente en le sachant très bien.
L'ancienne demandait à devenir ville.
La nouvelle refuse activement de l'être.

𝗩𝗜𝗜𝗜. 𝗝𝘂𝗻𝗸𝘀𝗽𝗮𝗰𝗲 𝗲𝗻 𝗰𝗼𝘀𝘁𝘂𝗺𝗲 — 𝗟𝗮𝘀 𝗩𝗲𝗴𝗮𝘀 𝘀𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗮 𝗳𝗿𝗮𝗻𝗰𝗵𝗶𝘀𝗲
Koolhaas avait nommé Junkspace en 2002 — l'espace résiduel produit par la modernisation, ses aéroports, ses lobbies, ses centres commerciaux. Mais Koolhaas décrivait l'Occident saturé, post-développement. Ce qui se déploie aujourd'hui à Alger, Oran, Constantine, Sétif, sur la côte, en périphérie, dans les nouveaux pôles urbains, est plus grave. C'est Junkspace avant le développement. C'est l'arrivée du décor sans le bâtiment, du costume sans le corps, de la finition sans le projet.
Venturi et Scott Brown — dont j'avais soutenu la campagne de réhabilitation en 2014 — nous avaient pourtant avertis avec Learning from Las Vegas : il faut savoir lire l'enseigne, le décor, le Strip. Soit. Mais à Las Vegas, au moins, le décor est l'aveu. Personne ne prétend que le Caesars Palace est romain. À Alger-Promotionnel 2026, le décor est imposture pure : on nous vend une vie qu'on n'a pas construite, dans une ville qui n'a pas été pensée, à un prix que ne justifie aucun mètre carré utile, sur un terrain rasé d'une dignité antérieure.
C'est pire que la laideur de 2008. C'est la fausse résolution. C'est l'urbanisme compulsif qui mime, à l'échelle XXL, un ordre qui n'existe nulle part dans le tissu urbain qui l'entoure.

𝗜𝗫. 𝗗𝗲́𝗳𝗶𝗻𝗶𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗺𝗶𝘀𝗲 𝗮̀ 𝗷𝗼𝘂𝗿 — 𝗹𝗮 𝗰𝗵𝗿𝗼𝗻𝗼𝗹𝗼𝗴𝗶𝗲 𝗰𝗼𝗺𝗽𝗹𝗲̀𝘁𝗲 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗖𝗮𝗿𝗰𝗮𝘀𝘀𝗲
Pour fixer la grammaire, voici la séquence complète, telle qu'elle s'écrit en 2026 :
1995 — Carcasse noble. Conçue par l'architecte, portée par la famille, multi-générationnelle, en perpétuelle mutation. Imbrication, redistribution, autofinancement par la rente.
2008 — Carcasse auto-destructrice. Produit du citoyen sans architecte, sous régime de la Loi du CHAOS artisanale. Brute, exhibée, laide mais honnête dans son inachèvement.
2012-2014 — Carcass™ Quintessence. Concept consolidé, projet nominé à l'Aga Khan Award (cycle 2013), formalisé à Venise (2014) comme WYSIWYG, « la Quintessence de l'Architecture », l'architecture Anonyme, intemporelle, présente comme germe dans toutes les métropoles du Sud — et secrètement, dans plusieurs du Nord.
2018 — Carcasse en triade. Romantisme (1995) / Réalisme (le tissu vernaculaire patiemment construit) / Brutalisme (WYSIWYG comme Modernité absorbée). Point de Non-retour. La Greffe.
2026 — Carcasse-décor / Carcass™ 2.0. Produit du promoteur sans urbaniste, sous régime de la Loi du CHAOS désormais capitalisée. Achevée, lisse, gargantuesque, gadgetisée, hors d'échelle, hors de plan, hors de ville. WYSI ≠ WYG. Décadente dans son achèvement même.
L'une était l'œuvre du pauvre sans plan. L'autre est l'œuvre du riche sans plan. Le mètre carré a explosé. Le plan, lui, est toujours absent.

𝗫. 𝗖𝗲 𝗾𝘂𝗲 𝗰𝗲𝗹𝗮 𝗲𝗻𝗴𝗮𝗴𝗲 𝗽𝗼𝘂𝗿 𝗔𝗹𝗴𝗶𝗲𝗿𝘀𝟮𝟬𝘅𝘅
Je signais en 2008 : « Bon réveil. À suivre… ou pas. »
Dix-huit ans après, il faut que ce soit à suivre. Sérieusement, cette fois. Parce que la métropole méditerranéenne dont je porte le projet depuis Algiers20xx — Expo 2035, Jeux Olympiques 2036, Grand Prix 2037, Djisr El-Djazaïr, la baie comme charnière et non comme frontière — n'a aucun sens si la chair même de la ville est en train d'être remplacée, mètre carré après mètre carré, par cette imposture en costume.
Une capitale méditerranéenne ne se construit pas sur une accumulation de résidences sécurisées sans rue, sans arbre, sans trottoir, sans vis-à-vis humain, sans horizon partagé. Elle se construit sur le contraire exact : sur l'espace public dense, sur l'échelle tenue, sur la transition pensée, sur la rue habitée. Et oui — sur des Carcasses, des vraies, patiemment, dans le temps, avec méthode et esprit.
Le promoteur me dira que je suis nostalgique. Que la classe moyenne a droit à sa piscine. Qu'on ne va pas reconstruire la médina. C'est une mauvaise lecture, et je l'écrivais déjà entre les lignes en 1995, en 2008, en 2014, en 2018 :
Je ne défends pas la pauvreté de la Carcasse originelle.
Je dénonce le mensonge de la Carcasse-décor.
L'argent qui finance le mètre carré exorbitant n'a, dans son sillage, financé aucun urbanisme. Aucune voirie digne. Aucun arbre d'alignement. Aucune transition piétonne. Aucun horizon. C'est de l'extraction foncière déguisée en modernité.
C'est, structurellement, la même Loi du CHAOS que celle que je nommais en 2008. Mais désormais portée par ceux-là mêmes qui auraient dû la combattre. Et facturée à ceux qui croyaient l'avoir enfin échappée.

𝗫𝗜. 𝗟𝗮 𝗽𝗵𝗿𝗮𝘀𝗲
La Carcasse de 1995 disait : je deviendrai maison, patiemment, sur trois générations.
La Carcasse de 2008 disait : je n'ai pas eu les moyens de devenir ville.
La Carcasse de 2026 dit : il n'y aura jamais de ville, mais voici la piscine, le badge, la caméra et le crédit.
La première était la promesse.
La seconde était l'auto-destruction du pauvre.
La troisième est l'auto-destruction du riche.
Et c'est la même Loi du CHAOS qui les signe toutes les deux dernières.
L'architecture n'est toujours pas morte. Elle est juste devenue un département marketing.
La Carcasse, elle, n'a pas trahi. C'est nous — architectes, urbanistes, pouvoirs publics, promoteurs, et acheteurs solvables — qui l'avons trahie. La Carcasse noble de 1995 nous regarde encore, du fond d'Oued Romane, en perpétuelle mutation. Elle ne nous juge pas. Elle attend.
« El-Hamiz ne s'est pas improvisé, il s'est construit.
Oued Tarfa ne s'est pas décrété, il s'est imposé.
Patiemment, dans le temps, avec méthode et esprit. »
Cela vaut encore. Cela vaudra toujours. Mais à condition de tenir la ligne — cette ligne, pas l'autre.
Bon réveil. Cette fois sans le « ou pas ».
À suivre.
𝗡𝗮𝗰𝘆𝗺 𝗕𝗮𝗴𝗵𝗹𝗶 — نسيم باغلي
Architecte, Alger — mai 2026
En écho au texte fondateur du 11 septembre 2008.
Et en hommage à mon premier client, Oued Romane, avril 1995.

𝗟𝗶𝗲𝗻𝘀 / 𝗔𝗰𝘁𝗲 𝗜 𝗲𝘁 𝗮𝗻𝘁𝗲́𝗰𝗲́𝗱𝗲𝗻𝘁𝘀 :

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