Thursday, July 16, 2026

Big Brother was watching you. Now, he thinks for you.

« Big Brother vous surveillait. Désormais, il pense pour vous. »
19∞4, un mois après — des premiers lecteurs à Genève
Alger, 16 juillet 2026

[FR]

Un mois. C'est le temps qu'aura mis un manifeste de 84 pages, écrit depuis Alger, à voyager plus loin que je ne l'espérais — jusqu'aux mains d'une lauréate du prix Nobel de la paix, à Genève, dans l'enceinte du tout premier Dialogue mondial de l'ONU sur la gouvernance de l'intelligence artificielle.

Le 11 juin 2026, je publiais 19∞4 — La lobotomie douce. Une réponse à Orwell, écrite par un architecte. La thèse tient en une ligne, et cette ligne a fait son chemin :

« Big Brother vous surveillait. Désormais, il pense pour vous. » 

Amazon 👉 La lobotomie douce

1984 n'était pas une année : c'était une boucle. Quarante ans après Orwell, la surveillance a changé de nature — elle ne nous surveille plus seulement, elle pense à notre place. Le danger n'est plus qu'on nous arrache la pensée. C'est qu'on nous épargne la peine de penser — et que nous disions merci.

Couchez le 8 d'Orwell sur le côté : il devient l'infini.

Ce que les premiers lecteurs en ont fait

Un livre n'existe que lu. Et les premières lectures ont dépassé ce que j'attendais — non par les compliments, mais par ce qu'elles ont fait du texte.

L'un des plus grands architectes vivants, à qui j'avais adressé l'ouvrage en avant-première, m'a répondu en trois mots qui valent des pages :

« Truly interesting… I'll call you this weekend. »
R. K., architecte

Un capitaine d'industrie algérien en a livré la lecture la plus structurée qu'il m'ait été donné de recevoir :

« Ton ouvrage est original. La métaphore de la "lobotomie douce" constitue à elle seule une contribution intellectuelle : elle déplace le débat du terrain de la contrainte vers celui de la délégation volontaire. Là où beaucoup voient un risque de domination, tu décris un risque d'atrophie. […] Nous avons passé des décennies à guetter la botte alors que le danger pouvait venir du coussin. […] On sent l'architecte derrière l'écrivain : la forme ne sert pas le propos, elle fait partie du propos. Tu ne décris pas seulement un phénomène : tu en dessines la structure invisible, les circulations, les dépendances et les lignes de force. »
S. O., entrepreneur et dirigeant

Un ami architecte l'a lu d'une traite, en vol, entre Alger et Marseille — pendant que l'écran de sa cabine affichait, en chiffres rouges, quelque chose qui ressemblait à s'y méprendre à 19∞4 :

« Tu arrives à la page 84 à bout de souffle, haletant — dans une cabine pressurisée, heureusement. Pari tenu. On le dirait écrit avec 99 % de punchline. Pour les amoureux des tournures qui vont droit au but, pari gagné. »
M. L. M., architecte

Un autre l'a recopié à la main, passage après passage, sur son mur public — transformant sa lecture en acte de transmission :

« Un livre sorti des tripes d'un véritable penseur. Époustouflé. […] Comment en est-on arrivé à penser que la pensée est plus dangereuse que les armes qui tuent sur place ? »
H. B., lecteur et passeur

Un universitaire y a vu une exigence posée au lecteur :

« Ton manifeste n'est ni descriptif ni analytique : il exige du lecteur une interaction et rejette le lecteur passif. Cette interpellation est philosophique. Chaque mouvement est un chantier ouvert à plusieurs développements. »
B. B., professeur

Un autre l'a inscrit dans une généalogie que je n'avais pas anticipée :

« J'avais fait référence au Choc du futur de Toffler (1970), qui posait ses préoccupations devant les prouesses technologiques — mais sans la gravité actuelle de l'IA. Bravo pour la cohérence de cette critique super large d'Orwell. »
A. B., lecteur

Et une consœur a dit ce que l'écrit fait à notre métier :

« J'admire les architectes qui s'arrêtent de parler pour écrire. La redondance verbale devient une pensée structurée une fois les paroles couchées sur papier. Mais il faut cet effort que beaucoup ont du mal à fournir. »
S. S., architecte

De la page à Genève

Le livre appelait, dès sa dédicace, à une agence internationale de l'intelligence artificielle, sur le modèle de l'AIEA — un appel que je porte publiquement depuis avril 2023, un mois avant OpenAI, sept semaines avant que l'ONU ne s'en saisisse.

Un mois après sa parution, les 6 et 7 juillet derniers, j'étais à Palexpo, Genève, participant accrédité au premier Global Dialogue on AI Governance des Nations Unies — l'enceinte même que le livre anticipait. Deux jours dans la salle où les 193 États membres ont, pour la première fois, pensé ensemble la gouvernance de l'IA ; deux jours à porter une voix du Sud, celle d'un architecte qui lit l'IA comme on lit une ville.

J'y ai remis des exemplaires dédicacés — dont un à Maria Ressa, prix Nobel de la paix et co-présidente du Panel scientifique international sur l'IA, dont le rapport préliminaire fut présenté en ouverture. Son combat — ce que les plateformes font à la vérité — est le versant journalistique de ma lobotomie douce : nous regardons le même phénomène par deux fenêtres.

J'ai écrit un livre où j'évoquais ce sommet. Puis je m'y suis assis. Il y a des moments où l'écrit précède le réel.

Lire l'IA comme on lit une ville

Pourquoi un architecte écrit-il sur l'intelligence artificielle ? Parce qu'un urbaniste ne juge pas une ville à sa façade — il la lit à sa structure, à ce qu'elle organise sans qu'on le voie : qui a accès, qui est présent, qui est exclu. L'IA est une architecture de ce genre. Une architecture invisible de nos choix.

Nous avons couvert la Terre de la même façade de verre, de Shanghai à Alger. Aujourd'hui, le risque n'est plus l'espace sans qualités — c'est la pensée sans aspérité. Des modèles qui produisent partout la même phrase. Une langue qui écrase les autres.

C'est tout le sujet du livre. Et c'est, je crois, la raison pour laquelle il voyage.

📖 Édition française — broché & Kindle :
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“Big Brother was watching you. Now, he thinks for you.”
19∞4, one month later — from first readers to Geneva
Algiers, 16 July 2026

[EN]

One month. That is how long it took an 84-page manifesto, written from Algiers, to travel further than I had hoped — into the hands of a Nobel Peace Prize laureate, in Geneva, at the United Nations' first-ever Global Dialogue on AI Governance.

On 11 June 2026, I published 19∞4 — The Soft Lobotomy. A reply to Orwell, written by an architect. The thesis holds in one line, and that line has made its way:

"Big Brother was watching you. Now, he thinks for you."

1984 was not a year: it was a loop. Forty years after Orwell, surveillance has changed in nature — it no longer merely watches us, it thinks in our place. The danger is no longer that our thinking will be taken from us. It is that we will be spared the effort of thinking — and will say thank you.

Tip Orwell's 8 on its side: it becomes infinity.

What the first readers did with it

A book only exists once read. And the first readings went beyond my hopes — not in their praise, but in what they did with the text.

One of the greatest living architects, to whom I had sent the book ahead of publication, replied in a handful of words worth pages: "Truly interesting… I'll call you this weekend."R. K., architect.

An Algerian business leader offered the most structured reading I have received: "The 'soft lobotomy' metaphor is an intellectual contribution in itself: it shifts the debate from coercion to voluntary delegation. Where many see a risk of domination, you describe a risk of atrophy. We spent decades watching for the boot, when the danger might come from the cushion. One senses the architect behind the writer: the form does not serve the argument — it is part of it."S. O., entrepreneur.

An architect friend read it in one sitting, mid-flight between Algiers and Marseille, while his cabin screen happened to display red digits uncannily close to 19∞4: "You reach page 84 breathless — luckily in a pressurized cabin. Written with 99% punchline. Bet won."M. L. M., architect.

Another copied entire passages by hand onto his public wall, turning his reading into an act of transmission: "A book straight from the guts of a true thinker. How did we come to believe that thought is more dangerous than the weapons that kill on the spot?"H. B.

A professor saw in it a demand made upon the reader: "Neither descriptive nor analytical: it demands interaction and rejects the passive reader. Each movement is an open construction site."B. B.

From the page to Geneva

From its dedication onward, the book called for an international agency for artificial intelligence, modelled on the IAEA — a call I have made publicly since April 2023, one month before OpenAI, seven weeks before the UN took up the question.

One month after publication, on 6–7 July, I was at Palexpo, Geneva, an accredited participant at the United Nations' first Global Dialogue on AI Governance — the very forum the book anticipated. Two days in the room where all 193 member states thought together, for the first time, about governing AI; two days carrying a voice from the South — an architect who reads AI the way one reads a city.

I handed signed copies there, including one to Maria Ressa, Nobel Peace Prize laureate and co-chair of the International Scientific Panel on AI, whose preliminary report opened the summit. Her lifelong fight — what platforms do to truth — is the journalistic face of my soft lobotomy: we watch the same phenomenon through two different windows.

I wrote a book that named this summit. Then I took my seat at it. There are moments when the written word precedes the real.

Reading AI the way we read a city

Why does an architect write about artificial intelligence? Because an urbanist never judges a city by its façade — he reads it by its structure, by what it organizes unseen: who has access, who is present, who is excluded. AI is an invisible architecture of our choices.

We covered the earth in the same glass façade, from Shanghai to Algiers. Today the risk is no longer space without qualities — it is thought without texture. Models that produce the same sentence everywhere. One language flattening the rest.

That is the whole subject of the book. And it is, I believe, why it travels.

📖 English edition — paperback & Kindle:
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/////// Nacym Baghli — architecte & urbaniste, Alger · architect & urbanist, Algiers
19∞4 — La lobotomie douce / The Soft Lobotomy · 20xx Éditions, juin 2026

Monday, July 13, 2026

L'œuvre autant monumentale qu'inquiétante de Fernand Pouillon en Algérie

Depuis le temps que je pensais à écrire ce texte… 2012, précisément.
À l'approche du 40ᵉ anniversaire de sa disparition, je m'y résous enfin.

Fernand Pouillon et le réalisateur Raoul Sangla, 1969
L'œuvre autant monumentale qu'inquiétante de Fernand Pouillon en Algérie

Préambule

Ni procès, ni hagiographie. Une fascination assumée. Et une énigme qui ne me lâche pas depuis des années…

Comment un seul architecte a-t-il pu, en trente ans, imprimer sa main sur des morceaux entiers du territoire algérien ? Des hauteurs d’Alger aux oasis du Touat. Au point qu’on reconnaisse encore aujourd’hui un mur, une cour, un escalier… à sa seule facture.

La question ne porte pas sur les circonstances. D’autres s’en sont chargés. Elle porte sur le métier. Sur ce qu’était, pour Pouillon, être architecte. Et sur ce que cette conception, admirable et redoutable, a laissé dans la pierre.

Quarante ans après sa mort, l’énigme n’a rien perdu de sa charge. Elle a même gagné en urgence… à mesure que cette œuvre se dégrade, se vide, se « réhabilite ». Qui la tient encore debout ? Avec quel savoir ? La question a cessé d’être théorique. 

I. Deux actes, séparés par la prison


Résidence Salmson du Point-du-Jour
Boulogne-Billancourt, 1966

Premier acte, 1953-1959. Jacques Chevallier le nomme architecte en chef d’Alger. La commande donne le vertige : loger, vite, une population entassée dans les bidonvilles des hauteurs.
Pouillon livre trois cités en cinq ans. Diar es-Saâda. Diar el-Mahçoul. Climat de France. Des délais que personne ne croyait tenables. Et il ne se contente pas d’exécuter le programme… il en fait une architecture. Avec une ambition de composition que ce type de bâti n’avait jamais connue.

Interlude français, 1961-1964. Effondrement du Comptoir national du logement. Affaire du Point-du-Jour. Radiation. Prison. Évasion. Reddition. En cellule, Pouillon écrit Les Pierres sauvages… journal imaginaire du bâtisseur du Thoronet. Arrêtons-nous sur ce livre. Ce n’est pas un intermède. Un architecte qui s’invente une généalogie cistercienne au moment précis où le métier le rejette ne fait pas de la littérature… il se refonde. Les Mémoires d’un architecte (1968) achèveront le travail. Pouillon a façonné, en grande partie, l’image sous laquelle nous le lisons encore. L’architecte monumental est aussi son propre monumentalisateur. Première chose dont la critique doit se défier : les formules les plus citées à son sujet sont presque toutes de lui.

Second acte, 1966-1984. Libéré, banni du métier en France, Pouillon s’installe en Algérie indépendante. Il y trouve, une seconde fois, ce que nul autre pays ne lui aurait offert : la commande à sa mesure. Sidi Fredj, Zéralda, Moretti, Tipaza sur le littoral. Le Gourara à Timimoun, le M’Zab à Ghardaïa dans le Sud. Bab Ezzouar, Bordj El Bahri, Boufarik. Et l’extension de l’Hôtel El-Djazaïr, l’ancien Saint-George, livrée en 1982. L’objet change… la méthode, jamais.
Vitesse. Maîtrise de toute la chaîne.
Écriture urbaine tenue.

𝟭𝟵∞𝟰 ? La commande se referme. Pouillon quitte Alger. Il laisse derrière lui un fonds d’archives considérable… plans, calques, correspondance… que les chercheurs, Pierre Frey au premier chef, ne commenceront à exhumer qu’à la fin des années 2010. Trente ans plus tard. Il meurt au Château de Belcastel le 24 juillet 1986.

II. Trois œuvres-matrices

1. Climat de France, ou l'antre de la carcasse

Vingt-cinq hectares sur les hauteurs de Bab el-Oued. Quatre mille cinq cents logements. Près de trois mille dans le seul bâtiment-matrice. Dimensionné pour trente mille habitants… il en abrite le double.

Au centre, l’esplanade portiquée. Deux cent trente-trois mètres sur trente-huit. Les dimensions exactes du Palais-Royal. Ce n’est pas une coquetterie d’érudit. C’est une déclaration. Pouillon voulait une architecture « sans mépris ». Il revendiquait d’avoir « installé des hommes dans un monument »… et affirmait que ces hommes, « les plus pauvres de l’Algérie pauvre », l’avaient compris. Sur ce point, il avait raison. Ce sont eux qui baptisèrent la place… les « deux cents colonnes ». Ils ont nommé son œuvre.

Climat de France, 1957

Et c’est ici, précisément, que ma fascination se retourne. Car ce que Pouillon donne, il le donne entier. Fermé. Achevé. La cour est minérale, plate, dessinée pour être vue avant d’être vécue. Elle ne prévoit pas l’écart. Aucun jeu. Aucune réserve. Aucun endroit où l’imprévu pourrait advenir. Une composition qui a tout résolu n’a rien laissé à faire… Trente ans plus tard, Bofill reprendra le procédé dans les villes nouvelles franciliennes. Même mot d’ordre : un "Versailles" pour le peuple. On sait ce qu’il en advint.

Ce qui s’est passé ensuite devait se passer.
La vie est entrée par effraction dans ce qui ne l’attendait pas. Paraboles greffées sur la pierre de taille. Constructions accumulées sur les toits. La place devenue parking, terrain de jeu, arène… Cette formule est une critique d’architecture à elle seule. Meilleure que la plupart des nôtres.

Ce qui reste, je le nomme : l’antre de la carcasse. Le monument a été mangé de l’intérieur… dévoré par ceux-là mêmes qu’il prétendait grandir. Il n’en subsiste que l’ossature. Les colonnes. Les murs porteurs. La géométrie qui tient encore. Des hommes vivent dans le squelette de l’intention de Pouillon.

Et là, je le confesse… ma fascination est la plus totale et la plus trouble. Car cette carcasse tient. Depuis soixante-dix ans. Sans entretien. Sous une charge double de celle prévue. Elle tient parce qu’un homme, un jour, a mis dans du logement social des murs de pierre et des proportions d’ordonnance. Aucune architecture bavarde n’aurait survécu à ce traitement. Celle-ci survit… vaincue, détournée, méconnaissable. Debout.
 
2. Diar el-Mahçoul : ce qu'un plan enregistre

Les hauteurs du Clos-Salembier… aujourd’hui El-Madania… dominant la baie. Mille trois cent quatre-vingt-douze logements. Une centaine de commerces. Trente-sept immeubles. Volumes calés sur les courbes de niveau, escaliers monumentaux, jardins en terrasses, pierre calcaire partout. L’intelligence du site est intacte. Elle demeure une leçon.

Diar el Mahçoul, La Porte de la Mer, Alger

Mais il faut regarder le plan.
Un boulevard coupe la cité en deux. D’un côté, la cité confort normal, ouverte sur la mer. De l’autre, la cité simple confort. Deux populations. Ni les mêmes logements, ni la même vue. C’était la donnée de la commande… Pouillon ne l’a pas inventée.
Mais il l’a dessinée. Il l’a rendue solide, durable, belle.

Point que la critique d’architecture ne peut pas contourner : un plan enregistre. Il donne à ce qu’on lui confie la forme la plus durable qui soit… la forme construite. L’architecte n’a pas choisi la partition ? Soit. Il en devient le scribe. Son trait la fixe pour un siècle. Aucun talent ne rachète cela. Et Diar el-Mahçoul est d’autant plus troublant qu’il est admirable.

Diar el Mahçoul, vue sur le Balcon des Arcades, Alger
L'histoire s'est chargée du reste. C'est au bord même de cette cité que fut érigé, en 1982, le Maqam Echahid. Quatre-vingt-douze mètres à la verticale… au-dessus d'une composition entièrement horizontale. Le vertical a répondu à l'horizontal, deux siècles plus tard. Personne ne l'avait dessiné.





Aujourd’hui ? Classé patrimoine culturel national depuis 2016. Et il se vide. Relogements successifs. Cent cinquante familles déplacées en 2023. Conversion annoncée en « village d’artistes ». Le geste peut se défendre… il mérite surtout d’être observé de très près. Classer un quartier, puis en évacuer les habitants pour le rendre à la culture, c’est reconduire, avec les meilleures intentions du monde, le geste initial : décider de ce qui vaut, pour ceux qui y vivent… sans eux.


Piscine de l'Hôtel El Riadh, Sidi Fredj







3. Le Sud et le rivage : la leçon la plus durable

Le Gourara, Timimoun, 1968-1971. Pouillon passe du grand ensemble à l’acupuncture territoriale. Volumétries en gradins. Terrasses en fer à cheval. Insertion au rebord de l’oasis, parcours d’eau internes… L’ensemble complète la colline au lieu de la nier. À Ghardaïa, le M’Zab (1970-1971) réemploie l’archétype de la citadelle perchée, en dialogue avec la morphologie du pentapole. Respectueux à bien des égards. Appropriateur à d’autres. Il faut savoir dire les deux.

Sur le littoral, Sidi Fredj. Hôtels, marina, théâtre de plein air… une métaphore balnéaire de l’urbanité méditerranéenne. El Marsa : bloc compact face à la mer, façade blanche géométrique, terrasses en avancée. Un ouvrage d’une puissance que la patine du temps et le vent marin avaient magnifiée.
Avaient.
Car voici le fait qu’il faut regarder en face. Il vaut, pour nous, tous les commentaires.

L’hôtel El Marsa n’a pas été démoli. Il a été vidé… au nom de sa réhabilitation. Le chantier a fait décaper au marteau-piqueur l’ensemble des revêtements. Ciment, plâtre, marbre, faïence… remplacés par du placo. Les sols de marbre arrachés. Le revêtement de la piscine, en parfait état, voué au même sort. Le coût annoncé permettait de construire trois ou quatre hôtels identiques. Un bâtiment qui avait résisté cinquante ans aux séismes et au sel… défiguré par une opération de conservation.

Nommons ce que cela révèle. Ce n’est pas ce qu’on croit. Personne n’a voulu détruire Pouillon. On l’a défiguré par ignorance de ce qu’il y avait à conserver. Parce que le marbre et la faïence n’étaient pas lus comme de l’architecture… mais comme du revêtement. Parce que la matière, chez Pouillon, n’est jamais un habillage : elle est la construction elle-même. Et ce savoir-là ne se transmet plus.

Ce n’est pas un défaut d’amour. Cette œuvre est aimée, célébrée, photographiée. C’est un défaut de culture architecturale. L’un ne remplace jamais l’autre.


III. L'architecte total, ou tenir toute la chaîne

Nommons maintenant ce qui fait de Pouillon une énigme. Rien à voir avec les circonstances. Tout à voir avec sa conception du métier.

Villa des Arcades, Plan/Cartouche, 1970

Pouillon tient tout.
Conception. Métrés. Choix de la carrière. Préfabrication. Logistique. Corps d’état. Calendrier. Prix. Sa devise… construire plus, dans le moindre temps, au moindre coût… n’est pas un slogan de gestionnaire. C’est un programme d’architecte. Il suppose de tenir dans une seule main le tailleur de pierre, le céramiste, le sculpteur et le jardinier. Pouillon ne délègue pas la chaîne. Il est la chaîne.

Et là, il rejoint quelque chose de très ancien… qu’il faut avoir le courage de reconnaître pour ce que c’est. Pouillon est l’un des derniers architectes au sens plein du terme. Pas le spécialiste de la conception, cantonné à l’amont, livrant une intention que d’autres exécuteront comme ils pourront… mais celui qui tient l’ouvrage de la carrière au dernier joint. Et qui répond de tout. Les Pierres sauvages ne disent rien d’autre. Le maître d’œuvre du Thoronet, seul devant la totalité de son ouvrage… est un autoportrait.

Cette conception explique tout. La qualité : nul n’atteint cette matérialité sans tenir la matière. La vitesse : la chaîne ne bégaie que là où elle est morcelée. La longévité de ces bâtiments, qui ont mieux vieilli que leur gestion… Elle explique aussi, très exactement, ce qu’elle a coûté.
Car un architecte qui tient tout ne laisse rien à tenir aux autres.

Roland Simounet, Djenan El Hassan,1960

Roland Simounet est ici le contrepoint qui éclaire. Son Djenan el-Hassan (1956-1958), sur un terrain escarpé réputé inconstructible, procède d’une démarche exactement inverse. Il part d’une analyse patiente du bidonville de Mahieddine. Des usages. Des seuils. Des manières d’habiter… Et il en tire une architecture. Il n’installe pas une population dans un monument conçu pour elle sans elle. Il compose avec ce qui est déjà là. Deux doctrines s’affrontent, et elles n’ont pas la même idée de ce qu’est un architecte : celui qui donne la forme… ou celui qui la recueille.

L’histoire a retenu Pouillon. Elle aurait tout autant pu retenir Simounet. La discipline, en Algérie, aurait alors disposé d’un autre répertoire… plus humble, plus processuel, plus transmissible. Aujourd’hui, Djenan el-Hassan est à terre. On peut y voir un accident. On peut aussi y voir la conséquence logique d’une hiérarchie que nous n’avons jamais interrogée : nous célébrons celui qui a tout tenu… et nous laissons disparaître celui qui avait su écouter.


Climat de France, Vue aérienne, 1957



IV. Trois invariants

La monumentalité comme compensation. Plus le logement est petit, plus l’espace collectif est vaste. Les logements de Climat de France font quarante à cinquante mètres carrés. Certains partagent un bloc sanitaire commun. La cour, elle, a les dimensions du Palais-Royal… Ce n’est pas du décorum. C’est un troc. Pouillon l’assume. Mais le troc a un revers : il déplace la dignité de l’intérieur vers l’extérieur, du privé vers le commun. Rien ne dit que ce geste correspondait à ce que ses habitants attendaient. Pouillon savait ce qu’il faisait… il ne le leur a pas demandé. C’est peut-être là, plus que partout ailleurs, que loge l’inquiétude.

La matière comme construction. La pierre calcaire mise en œuvre avec une rationalité quasi artisanale. Les bétons aux joints tirés. Les appareillages comme grammaire de la durée… Chez Pouillon, la matière n’est jamais un revêtement. Elle est l’ouvrage. C’est ce qui rend ces bâtiments si résistants. C’est exactement ce qu’on n’a pas compris à El Marsa.

Le site comme contrainte génératrice. Topographies algéroises suivies à la lettre. Gradins sahariens. Ombre et inertie thermique comme dispositifs premiers… Les hôtels du Sud ne posent pas un objet dans le paysage : ils épaississent le relief, l’épaulent, s’y engouffrent. C’est la leçon la moins datée de toute l’œuvre. Celle dont l’architecture algérienne d’aujourd’hui, qui bétonne au mépris de son climat, aurait le plus urgent besoin.


V. Ce que coûte l'architecte total


Reste à mesurer le prix. Pas celui des chantiers… celui de la discipline.

Une œuvre de cette masse, plus de deux millions de mètres carrés, occupe le terrain. Elle définit ce qu’est une belle architecture. Ce qu’est un bon chantier. Ce qu’est un architecte… Elle laisse peu d’espace aux autres manières de faire. Moins encore aux jeunes praticiens qui auraient eu à s’essayer, à échouer, à trouver leur propre trait. Pendant que Pouillon bâtissait une ville de cent mille habitants… une génération d’architectes algériens n’a pas construit la sienne.

Ce n’est pas un reproche adressé à l’homme. Il n’a jamais fait que répondre à ce qu’on lui demandait, avec une intensité que nul ne lui a disputée. C’est un constat adressé à nous-mêmes : une discipline qui repose sur un homme providentiel n’est pas une discipline. C’est une chance. Et les chances se retirent… Celle-ci s’est retirée en 1984, brutalement. Il a fallu trente ans pour rouvrir les cartons qu’elle avait laissés.


VI. Mémoires et gardiennes d'une œuvre — de Belcastel à l'EPAU

Mémoires d'un architecte, collection privée
Un dernier aspect, rarement mis en regard. Cette œuvre ne nous est pas parvenue seule. Elle a été portée, inventoriée, argumentée, arrachée à l’oubli… par quelques-uns dont la persévérance a suppléé, des deux rives, l’absence d’institution. Les taire reviendrait à laisser croire que cette architecture se maintient par sa seule masse. Elle ne se maintient pas. Elle est tenue.

Catherine Sayen, côté français. Elle entre dans l’agence en 1982… elle a vingt-cinq ans, lui soixante-dix, il achève l’El-Djazaïr. Elle restera jusqu’à sa mort. En 1996, elle fonde l’association Les Pierres sauvages de Belcastel, du nom du roman écrit en prison. Depuis, elle édite, expose, enquête. Témoignages des collaborateurs directs : Jean Chenivesse, l’homme des chantiers… Jean Ohlicher, directeur de la SOCOLON, l’entreprise algéroise qui bâtit Moretti, Zéralda, Sidi Fredj. Récit documenté de Diar es-Saâda. Exposition sur Pouillon éditeur et bibliophile…
Je l’ai rencontrée à Alger en 2017, lors d’une conférence qu’elle donnait à l’EPAU. J’en garde le souvenir d’une interlocutrice d’une rigueur exceptionnelle. Gardienne du récit pouillonien… et, chose plus rare, capable d’en discuter les contradictions sans complaisance. Sa formule dit l’essentiel : le rendez-vous a été manqué entre la France et Fernand Pouillon au XXᵉ siècle.
Côté algérien, l’énoncé reste à écrire.

Myriam Maachi-Maïza l’a entrepris. Architecte, diplômée de l’EPAU et de Versailles, enseignante à l’EPAU. Plus de vingt ans consacrés à cette œuvre : un magister sur la composition dans le Sud-Ouest algérien, un article fondateur dans Insaniyat, une thèse sur l’architecture hôtelière… et surtout une exposition qu’elle a fait circuler à partir de 2014 depuis l’Institut français d’Alger, puis Annaba, Constantine, d’autres wilayas, avec conférences dans les écoles.
C’est à elle qu’on doit le chiffre désormais partout cité : plus de deux millions de mètres carrés bâtis en Algérie. Une dizaine de cités. Une quarantaine d’hôtels. Des cités universitaires, des bibliothèques, des cinémas… « J’ai construit autant que pour une ville de cent mille habitants », aimait dire Pouillon. Le chiffre rend l’énigme arithmétique. Un seul homme. Une ville entière.
La recherche récente la désigne comme « ultime ambassadrice de l’œuvre Pouillon en Algérie ». La formule est juste… et elle devrait nous alarmer. Qu’un patrimoine de cette ampleur repose, sur son propre sol, sur la persévérance de quelques individus… quand El Marsa a pu être défiguré sans qu’aucune compétence n’ait été consultée… en dit long sur l’état de notre culture architecturale.

Il faut citer aussi Pierre Frey, fondateur des Archives de la construction moderne de l’EPFL, qui a passé ses dernières années dans les archives algéroises de Pouillon. Son ultime ouvrage, Le Téméraire éclectique, paraissait chez Actes Sud à l’automne 2023… quelques jours avant sa mort. Et Bonillo, Bédarida, Sellali, Bengoa, Fabrizio… et les jeunes chercheurs algériens qui prennent aujourd’hui le relais.

Toutes ces trajectoires disent la même chose, et c’est structurel : l’œuvre n’est sauvée que par la patience documentaire de quelques-uns. Cette patience n’est ni institutionnalisée, ni transmise, ni algérianisée à la mesure du sujet. C’est peut-être l’inquiétude la plus tenace que soulève cet anniversaire. La seule, aussi, que nous puissions encore corriger.


Conclusion : une œuvre-miroir

Regardée depuis aujourd’hui, l’œuvre algérienne de Pouillon est à la fois patrimoine et miroir.
Patrimoine… parce qu’elle a donné des formes durables à la dignité urbaine. Parfois au prix d’une monumentalité difficile à habiter. Parfois en dépit d’elle-même. Parfois grâce aux détournements qu’elle a subis.


Photo : Nacym Baghli, 2018

Miroir… parce qu’elle nous renvoie la question que nous n’osons pas poser. Que voulons-nous, au juste, d’un architecte ? Qu’il tienne tout, et nous laisse des chefs-d’œuvre que nous ne saurons ni entretenir ni transmettre ? Ou qu’il tienne moins… mais laisse derrière lui une discipline capable de continuer sans lui ?

Pouillon a choisi. Il a tout tenu.
Et la carcasse de Bab el-Oued, mangée par la vie, méconnaissable et debout, est le plus juste monument qu’il pouvait laisser. Elle dit la puissance de ce qu’il savait faire… et l’impossibilité, pour un seul homme, de tenir indéfiniment ce qu’il a levé.

Quarante ans après sa disparition, Pouillon nous demeure une ressource. Précisément parce qu’il nous oblige à cette question, sans complaisance.
La réponse ne viendra pas d’un architecte seul.
C’est probablement là, et nulle part ailleurs, que se situe le véritable enseignement de ce quarantième anniversaire.

NB
13.07.2026


Repères bibliographiques

Écrits de Fernand Pouillon
- Les Pierres sauvages, Paris, Seuil, 1964 (Prix des Deux Magots 1965).
Mémoires d'un architecte, Paris, Seuil, 1968.

Monographies et travaux de référence
- Bernard Félix Dubor, Fernand Pouillon, Milan, Electa Moniteur, 1986 (avant-propos de Bernard Huet).
- Jean-Lucien Bonillo (dir.), Fernand Pouillon, architecte méditerranéen, Marseille, Imbernon, 2001.
- Stéphane Gruet, avec Catherine Sayen et Jean-Loup Marfaing, Fernand Pouillon : humanité et grandeur d'un habitat pour tous, Toulouse, Poïésis, 2010.
- Pierre Frey, Fernand Pouillon. Le Téméraire éclectique, Arles, Actes Sud, 2023.
- Pierre Frey, « Carnets de route », chronique en ligne, Espazium, 2019-2023.

Recherche algérienne
- Myriam Maachi-Maïza, « La composition architecturale dans l'œuvre algérienne de Fernand Pouillon, cas du Sud-Ouest algérien », magister, Centre universitaire de Béchar, 2002.
- Myriam Maachi-Maïza, « L'architecture de Fernand Pouillon en Algérie », Insaniyat, n°42, 2008.
- Myriam Maachi-Maïza (commissariat), L'œuvre algérienne de Fernand Pouillon, exposition itinérante, Instituts français d'Alger, Annaba, Constantine, 2014-2015.
- Mohamed Tehami et Karima Anouche, « Urban planning as the first step of architecture : the case study of Pouillon's housing estate Diar el-Mahçoul in Algiers », ZARCH, n°8, 2017.
Fernand Pouillon. La revanche de l'œuvre, numéro thématique, Madinati. Revue de l'architecture, de l'urbanisme et de la construction, n°9, mai 2021, 64 p. (contributions de Catherine Sayen et de plusieurs spécialistes ; photographies de Léo Fabrizio) — madinati-dz.com.
- Maurice Blanc, compte rendu du numéro Madinati n°9, Espaces et sociétés, n°184-185, 2022/1, p. 271-273.

Association Les Pierres sauvages de Belcastel
- Catherine Sayen, L'Architecture par Fernand Pouillon : récit, Toulouse, Transversales, 2014.
- Catherine Sayen, Prouesses avec Pouillon (entretien avec Jean Chenivesse).
- Jean Ohlicher, Pierre Lehalle, Catherine Sayen, Franck Gautré, Bâtir avec Pouillon.
- Catherine Sayen (dir.), Le livre, l'autre dessein de Fernand Pouillon, Musée de l'imprimerie de Lyon, 2012-2013.

Iconographie et documentaire
- Daphné Bengoa et Léo Fabrizio (photographies), Kaouther Adimi (texte), Fernand Pouillon et l'Algérie : bâtir à hauteur d'homme, Paris, Macula, 2019.
- Stéphane Couturier, Climat de France, Toulon, Hôtel des Arts, 2014.
- Marie-Claire Rubinstein, Pouillon, une architecture habitée, Alger 1953-1957, documentaire, 2021.

Lectures critiques
- Odile Seyler et Jacques Lucan, « Fernand Pouillon. Les 200 colonnes, Alger, 1954-1957 », AMC, 1983.
- Bernard Huet, « L'héritage de Fernand Pouillon », AMC, n°71, mai 1996.
- Jean-Jacques Deluz, L'urbanisme et l'architecture d'Alger, Liège, Mardaga / OPU, 1988.
- Sur Roland Simounet : Richard Klein (dir.), Roland Simounet à l'œuvre. Architecture 1951-1996, Paris, IFA / Carré d'Art, 2000.


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