À l'approche du 40ᵉ anniversaire de sa disparition, je m'y résous enfin.
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| Fernand Pouillon et le réalisateur Raoul Sangla, 1969 |
Comment un seul architecte a-t-il pu, en trente ans, imprimer sa main sur des morceaux entiers du territoire algérien ? Des hauteurs d’Alger aux oasis du Touat. Au point qu’on reconnaisse encore aujourd’hui un mur, une cour, un escalier… à sa seule facture.
La question ne porte pas sur les circonstances. D’autres s’en sont chargés. Elle porte sur le métier. Sur ce qu’était, pour Pouillon, être architecte. Et sur ce que cette conception, admirable et redoutable, a laissé dans la pierre.
Quarante ans après sa mort, l’énigme n’a rien perdu de sa charge. Elle a même gagné en urgence… à mesure que cette œuvre se dégrade, se vide, se « réhabilite ». Qui la tient encore debout ? Avec quel savoir ? La question a cessé d’être théorique.
Interlude français, 1961-1964. Effondrement du Comptoir national du logement. Affaire du Point-du-Jour. Radiation. Prison. Évasion. Reddition. En cellule, Pouillon écrit Les Pierres sauvages… journal imaginaire du bâtisseur du Thoronet. Arrêtons-nous sur ce livre. Ce n’est pas un intermède. Un architecte qui s’invente une généalogie cistercienne au moment précis où le métier le rejette ne fait pas de la littérature… il se refonde. Les Mémoires d’un architecte (1968) achèveront le travail. Pouillon a façonné, en grande partie, l’image sous laquelle nous le lisons encore. L’architecte monumental est aussi son propre monumentalisateur. Première chose dont la critique doit se défier : les formules les plus citées à son sujet sont presque toutes de lui.
𝟭𝟵∞𝟰 ? La commande se referme. Pouillon quitte Alger. Il laisse derrière lui un fonds d’archives considérable… plans, calques, correspondance… que les chercheurs, Pierre Frey au premier chef, ne commenceront à exhumer qu’à la fin des années 2010. Trente ans plus tard. Il meurt au Château de Belcastel le 24 juillet 1986.
II. Trois œuvres-matrices
1. Climat de France, ou l'antre de la carcasse
Vingt-cinq hectares sur les hauteurs de Bab el-Oued. Quatre mille cinq cents logements. Près de trois mille dans le seul bâtiment-matrice. Dimensionné pour trente mille habitants… il en abrite le double.
Au centre, l’esplanade portiquée. Deux cent trente-trois mètres sur trente-huit. Les dimensions exactes du Palais-Royal. Ce n’est pas une coquetterie d’érudit. C’est une déclaration. Pouillon voulait une architecture « sans mépris ». Il revendiquait d’avoir « installé des hommes dans un monument »… et affirmait que ces hommes, « les plus pauvres de l’Algérie pauvre », l’avaient compris. Sur ce point, il avait raison. Ce sont eux qui baptisèrent la place… les « deux cents colonnes ». Ils ont nommé son œuvre.
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| Climat de France, 1957 |
Et c’est ici, précisément, que ma fascination se retourne. Car ce que Pouillon donne, il le donne entier. Fermé. Achevé. La cour est minérale, plate, dessinée pour être vue avant d’être vécue. Elle ne prévoit pas l’écart. Aucun jeu. Aucune réserve. Aucun endroit où l’imprévu pourrait advenir. Une composition qui a tout résolu n’a rien laissé à faire… Trente ans plus tard, Bofill reprendra le procédé dans les villes nouvelles franciliennes. Même mot d’ordre : un Versailles pour le peuple. On sait ce qu’il en advint.
Ce qui s’est passé ensuite devait se passer. La vie est entrée par effraction dans ce qui ne l’attendait pas. Paraboles greffées sur la pierre de taille. Constructions accumulées sur les toits. La place devenue parking, terrain de jeu, arène… Cette formule est une critique d’architecture à elle seule. Meilleure que la plupart des nôtres.
Ce qui reste, je le nomme : l’antre de la carcasse. Le monument a été mangé de l’intérieur… dévoré par ceux-là mêmes qu’il prétendait grandir. Il n’en subsiste que l’ossature. Les colonnes. Les murs porteurs. La géométrie qui tient encore. Des hommes vivent dans le squelette de l’intention de Pouillon.
2. Diar el-Mahçoul : ce qu'un plan enregistre
Un boulevard coupe la cité en deux. D’un côté, la cité confort normal, ouverte sur la mer. De l’autre, la cité simple confort. Deux populations. Ni les mêmes logements, ni la même vue. C’était la donnée de la commande… Pouillon ne l’a pas inventée.
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| Diar el Mahçoul, vue sur le Balcon des Arcades, Alger |
Aujourd’hui ? Classé patrimoine culturel national depuis 2016. Et il se vide. Relogements successifs. Cent cinquante familles déplacées en 2023. Conversion annoncée en « village d’artistes ». Le geste peut se défendre… il mérite surtout d’être observé de très près. Classer un quartier, puis en évacuer les habitants pour le rendre à la culture, c’est reconduire, avec les meilleures intentions du monde, le geste initial : décider de ce qui vaut, pour ceux qui y vivent… sans eux.
Avaient.
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| Villa des Arcades, Plan/Cartouche, 1970 |
Pouillon tient tout. Conception. Métrés. Choix de la carrière. Préfabrication. Logistique. Corps d’état. Calendrier. Prix. Sa devise… construire plus, dans le moindre temps, au moindre coût… n’est pas un slogan de gestionnaire. C’est un programme d’architecte. Il suppose de tenir dans une seule main le tailleur de pierre, le céramiste, le sculpteur et le jardinier. Pouillon ne délègue pas la chaîne. Il est la chaîne.
Cette conception explique tout. La qualité : nul n’atteint cette matérialité sans tenir la matière. La vitesse : la chaîne ne bégaie que là où elle est morcelée. La longévité de ces bâtiments, qui ont mieux vieilli que leur gestion…
Elle explique aussi, très exactement, ce qu’elle a coûté.
Car un architecte qui tient tout ne laisse rien à tenir aux autres.
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| Roland Simounet, Djenan El Hassan,1960 |
Roland Simounet est ici le contrepoint qui éclaire. Son Djenan el-Hassan (1956-1958), sur un terrain escarpé réputé inconstructible, procède d’une démarche exactement inverse. Il part d’une analyse patiente du bidonville de Mahieddine. Des usages. Des seuils. Des manières d’habiter… Et il en tire une architecture. Il n’installe pas une population dans un monument conçu pour elle sans elle. Il compose avec ce qui est déjà là. Deux doctrines s’affrontent, et elles n’ont pas la même idée de ce qu’est un architecte : celui qui donne la forme… ou celui qui la recueille.
L’histoire a retenu Pouillon. Elle aurait tout autant pu retenir Simounet. La discipline, en Algérie, aurait alors disposé d’un autre répertoire… plus humble, plus processuel, plus transmissible. Aujourd’hui, Djenan el-Hassan est à terre. On peut y voir un accident. On peut aussi y voir la conséquence logique d’une hiérarchie que nous n’avons jamais interrogée : nous célébrons celui qui a tout tenu… et nous laissons disparaître celui qui avait su écouter.
La monumentalité comme compensation. Plus le logement est petit, plus l’espace collectif est vaste. Les logements de Climat de France font quarante à cinquante mètres carrés. Certains partagent un bloc sanitaire commun. La cour, elle, a les dimensions du Palais-Royal… Ce n’est pas du décorum. C’est un troc. Pouillon l’assume. Mais le troc a un revers : il déplace la dignité de l’intérieur vers l’extérieur, du privé vers le commun. Rien ne dit que ce geste correspondait à ce que ses habitants attendaient. Pouillon savait ce qu’il faisait… il ne le leur a pas demandé. C’est peut-être là, plus que partout ailleurs, que loge l’inquiétude.
Le site comme contrainte génératrice. Topographies algéroises suivies à la lettre. Gradins sahariens. Ombre et inertie thermique comme dispositifs premiers… Les hôtels du Sud ne posent pas un objet dans le paysage : ils épaississent le relief, l’épaulent, s’y engouffrent. C’est la leçon la moins datée de toute l’œuvre. Celle dont l’architecture algérienne d’aujourd’hui, qui bétonne au mépris de son climat, aurait le plus urgent besoin.
V. Ce que coûte l'architecte total
Une œuvre de cette masse, plus de deux millions de mètres carrés, occupe le terrain. Elle définit ce qu’est une belle architecture. Ce qu’est un bon chantier. Ce qu’est un architecte… Elle laisse peu d’espace aux autres manières de faire. Moins encore aux jeunes praticiens qui auraient eu à s’essayer, à échouer, à trouver leur propre trait. Pendant que Pouillon bâtissait une ville de cent mille habitants… une génération d’architectes algériens n’a pas construit la sienne.
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| Mémoires d'un architecte, collection privée |
Catherine Sayen, côté français. Elle entre dans l’agence en 1982… elle a vingt-cinq ans, lui soixante-dix, il achève l’El-Djazaïr. Elle restera jusqu’à sa mort. En 1996, elle fonde l’association Les Pierres sauvages de Belcastel, du nom du roman écrit en prison. Depuis, elle édite, expose, enquête. Témoignages des collaborateurs directs : Jean Chenivesse, l’homme des chantiers… Jean Ohlicher, directeur de la SOCOLON, l’entreprise algéroise qui bâtit Moretti, Zéralda, Sidi Fredj. Récit documenté de Diar es-Saâda. Exposition sur Pouillon éditeur et bibliophile…
Toutes ces trajectoires disent la même chose, et c’est structurel : l’œuvre n’est sauvée que par la patience documentaire de quelques-uns. Cette patience n’est ni institutionnalisée, ni transmise, ni algérianisée à la mesure du sujet. C’est peut-être l’inquiétude la plus tenace que soulève cet anniversaire. La seule, aussi, que nous puissions encore corriger.
Conclusion : une œuvre-miroir
Regardée depuis aujourd’hui, l’œuvre algérienne de Pouillon est à la fois patrimoine et miroir.
Patrimoine… parce qu’elle a donné des formes durables à la dignité urbaine. Parfois au prix d’une monumentalité difficile à habiter. Parfois en dépit d’elle-même. Parfois grâce aux détournements qu’elle a subis.
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| Photo : Nacym Baghli, 2018 |
Pouillon a choisi. Il a tout tenu.
Et la carcasse de Bab el-Oued, mangée par la vie, méconnaissable et debout, est le plus juste monument qu’il pouvait laisser. Elle dit la puissance de ce qu’il savait faire… et l’impossibilité, pour un seul homme, de tenir indéfiniment ce qu’il a levé.
Quarante ans après sa disparition, Pouillon nous demeure une ressource. Précisément parce qu’il nous oblige à cette question, sans complaisance.
La réponse ne viendra pas d’un architecte seul.
C’est probablement là, et nulle part ailleurs, que se situe le véritable enseignement de ce quarantième anniversaire.
13.07.2026
Écrits de Fernand Pouillon Les Pierres sauvages, Paris, Seuil, 1964 (Prix des Deux Magots 1965). Mémoires d'un architecte, Paris, Seuil, 1968.
Monographies et travaux de référence Bernard Félix Dubor, Fernand Pouillon, Milan, Electa Moniteur, 1986 (avant-propos de Bernard Huet). Jean-Lucien Bonillo (dir.), Fernand Pouillon, architecte méditerranéen, Marseille, Imbernon, 2001. Stéphane Gruet, avec Catherine Sayen et Jean-Loup Marfaing, Fernand Pouillon : humanité et grandeur d'un habitat pour tous, Toulouse, Poïésis, 2010. Pierre Frey, Fernand Pouillon. Le Téméraire éclectique, Arles, Actes Sud, 2023. Pierre Frey, « Carnets de route », chronique en ligne, Espazium, 2019-2023.
Recherche algérienne Myriam Maachi-Maïza, « La composition architecturale dans l'œuvre algérienne de Fernand Pouillon, cas du Sud-Ouest algérien », magister, Centre universitaire de Béchar, 2002. Myriam Maachi-Maïza, « L'architecture de Fernand Pouillon en Algérie », Insaniyat, n°42, 2008. Myriam Maachi-Maïza (commissariat), L'œuvre algérienne de Fernand Pouillon, exposition itinérante, Instituts français d'Alger, Annaba, Constantine, 2014-2015. Mohamed Tehami et Karima Anouche, « Urban planning as the first step of architecture : the case study of Pouillon's housing estate Diar el-Mahçoul in Algiers », ZARCH, n°8, 2017. Fernand Pouillon. La revanche de l'œuvre, numéro thématique, Madinati. Revue de l'architecture, de l'urbanisme et de la construction, n°9, mai 2021, 64 p. (contributions de Catherine Sayen et de plusieurs spécialistes ; photographies de Léo Fabrizio) — madinati-dz.com. Maurice Blanc, compte rendu du numéro Madinati n°9, Espaces et sociétés, n°184-185, 2022/1, p. 271-273.
Association Les Pierres sauvages de Belcastel Catherine Sayen, L'Architecture par Fernand Pouillon : récit, Toulouse, Transversales, 2014. Catherine Sayen, Prouesses avec Pouillon (entretien avec Jean Chenivesse). Jean Ohlicher, Pierre Lehalle, Catherine Sayen, Franck Gautré, Bâtir avec Pouillon. Catherine Sayen (dir.), Le livre, l'autre dessein de Fernand Pouillon, Musée de l'imprimerie de Lyon, 2012-2013.
Iconographie et documentaire Daphné Bengoa et Léo Fabrizio (photographies), Kaouther Adimi (texte), Fernand Pouillon et l'Algérie : bâtir à hauteur d'homme, Paris, Macula, 2019. Stéphane Couturier, Climat de France, Toulon, Hôtel des Arts, 2014. Marie-Claire Rubinstein, Pouillon, une architecture habitée, Alger 1953-1957, documentaire, 2021.
Lectures critiques Odile Seyler et Jacques Lucan, « Fernand Pouillon. Les 200 colonnes, Alger, 1954-1957 », AMC, 1983. Bernard Huet, « L'héritage de Fernand Pouillon », AMC, n°71, mai 1996. Jean-Jacques Deluz, L'urbanisme et l'architecture d'Alger, Liège, Mardaga / OPU, 1988. Sur Roland Simounet : Richard Klein (dir.), Roland Simounet à l'œuvre. Architecture 1951-1996, Paris, IFA / Carré d'Art, 2000.
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