Monday, July 13, 2026

L'œuvre autant monumentale qu'"inquiétante" de Fernand Pouillon en Algérie

Depuis le temps que je pensais à écrire ce texte… 2012, précisément.
À l'approche du 40ᵉ anniversaire de sa disparition, je m'y résous enfin.

Fernand Pouillon et le réalisateur Raoul Sangla, 1969
L'œuvre autant monumentale qu'inquiétante de Fernand Pouillon en Algérie

Préambule

Ni procès, ni hagiographie. Une fascination assumée. Et une énigme qui ne me lâche pas depuis des années…

Comment un seul architecte a-t-il pu, en trente ans, imprimer sa main sur des morceaux entiers du territoire algérien ? Des hauteurs d’Alger aux oasis du Touat. Au point qu’on reconnaisse encore aujourd’hui un mur, une cour, un escalier… à sa seule facture.

La question ne porte pas sur les circonstances. D’autres s’en sont chargés. Elle porte sur le métier. Sur ce qu’était, pour Pouillon, être architecte. Et sur ce que cette conception, admirable et redoutable, a laissé dans la pierre.

Quarante ans après sa mort, l’énigme n’a rien perdu de sa charge. Elle a même gagné en urgence… à mesure que cette œuvre se dégrade, se vide, se « réhabilite ». Qui la tient encore debout ? Avec quel savoir ? La question a cessé d’être théorique.
 

I. Deux actes, séparés par la prison


Résidence Salmson du Point-du-Jour
Boulogne-Billancourt, 1966

Premier acte, 1953-1959. Jacques Chevallier le nomme architecte en chef d’Alger. La commande donne le vertige : loger, vite, une population entassée dans les bidonvilles des hauteurs. Pouillon livre trois cités en cinq ans. Diar es-Saâda. Diar el-Mahçoul. Climat de France. Des délais que personne ne croyait tenables. Et il ne se contente pas d’exécuter le programme… il en fait une architecture. Avec une ambition de composition que ce type de bâti n’avait jamais connue.

Interlude français, 1961-1964. Effondrement du Comptoir national du logement. Affaire du Point-du-Jour. Radiation. Prison. Évasion. Reddition. En cellule, Pouillon écrit Les Pierres sauvages… journal imaginaire du bâtisseur du Thoronet. Arrêtons-nous sur ce livre. Ce n’est pas un intermède. Un architecte qui s’invente une généalogie cistercienne au moment précis où le métier le rejette ne fait pas de la littérature… il se refonde. Les Mémoires d’un architecte (1968) achèveront le travail. Pouillon a façonné, en grande partie, l’image sous laquelle nous le lisons encore. L’architecte monumental est aussi son propre monumentalisateur. Première chose dont la critique doit se défier : les formules les plus citées à son sujet sont presque toutes de lui.

Second acte, 1966-1984. Libéré, banni du métier en France, Pouillon s’installe en Algérie indépendante. Il y trouve, une seconde fois, ce que nul autre pays ne lui aurait offert : la commande à sa mesure. Sidi Fredj, Zéralda, Moretti, Tipaza sur le littoral. Le Gourara à Timimoun, le M’Zab à Ghardaïa dans le Sud. Bab Ezzouar, Bordj El Bahri, Boufarik. Et l’extension de l’Hôtel El-Djazaïr, l’ancien Saint-George, livrée en 1982. L’objet change… la méthode, jamais.
Vitesse. Maîtrise de toute la chaîne.
Écriture urbaine tenue.

𝟭𝟵∞𝟰 ? La commande se referme. Pouillon quitte Alger. Il laisse derrière lui un fonds d’archives considérable… plans, calques, correspondance… que les chercheurs, Pierre Frey au premier chef, ne commenceront à exhumer qu’à la fin des années 2010. Trente ans plus tard. Il meurt au Château de Belcastel le 24 juillet 1986.
 

II. Trois œuvres-matrices

1. Climat de France, ou l'antre de la carcasse

Vingt-cinq hectares sur les hauteurs de Bab el-Oued. Quatre mille cinq cents logements. Près de trois mille dans le seul bâtiment-matrice. Dimensionné pour trente mille habitants… il en abrite le double.

Au centre, l’esplanade portiquée. Deux cent trente-trois mètres sur trente-huit. Les dimensions exactes du Palais-Royal. Ce n’est pas une coquetterie d’érudit. C’est une déclaration. Pouillon voulait une architecture « sans mépris ». Il revendiquait d’avoir « installé des hommes dans un monument »… et affirmait que ces hommes, « les plus pauvres de l’Algérie pauvre », l’avaient compris. Sur ce point, il avait raison. Ce sont eux qui baptisèrent la place… les « deux cents colonnes ». Ils ont nommé son œuvre.
Climat de France, 1957

Et c’est ici, précisément, que ma fascination se retourne. Car ce que Pouillon donne, il le donne entier. Fermé. Achevé. La cour est minérale, plate, dessinée pour être vue avant d’être vécue. Elle ne prévoit pas l’écart. Aucun jeu. Aucune réserve. Aucun endroit où l’imprévu pourrait advenir. Une composition qui a tout résolu n’a rien laissé à faire… Trente ans plus tard, Bofill reprendra le procédé dans les villes nouvelles franciliennes. Même mot d’ordre : un Versailles pour le peuple. On sait ce qu’il en advint.

Ce qui s’est passé ensuite devait se passer. La vie est entrée par effraction dans ce qui ne l’attendait pas. Paraboles greffées sur la pierre de taille. Constructions accumulées sur les toits. La place devenue parking, terrain de jeu, arène… Cette formule est une critique d’architecture à elle seule. Meilleure que la plupart des nôtres.

Ce qui reste, je le nomme : l’antre de la carcasse. Le monument a été mangé de l’intérieur… dévoré par ceux-là mêmes qu’il prétendait grandir. Il n’en subsiste que l’ossature. Les colonnes. Les murs porteurs. La géométrie qui tient encore. Des hommes vivent dans le squelette de l’intention de Pouillon.

Et là, je le confesse… ma fascination est la plus totale et la plus trouble. Car cette carcasse tient. Depuis soixante-dix ans. Sans entretien. Sous une charge double de celle prévue. Elle tient parce qu’un homme, un jour, a mis dans du logement social des murs de pierre et des proportions d’ordonnance. Aucune architecture bavarde n’aurait survécu à ce traitement. Celle-ci survit… vaincue, détournée, méconnaissable.Debout.
 
2. Diar el-Mahçoul : ce qu'un plan enregistre

Les hauteurs du Clos-Salembier… aujourd’hui El-Madania… dominant la baie. Mille trois cent quatre-vingt-douze logements. Une centaine de commerces. Trente-sept immeubles. Volumes calés sur les courbes de niveau, escaliers monumentaux, jardins en terrasses, pierre calcaire partout. L’intelligence du site est intacte. Elle demeure une leçon.
Diar el Mahçoul, La Porte de la Mer, Alger

Mais il faut regarder le plan.
Un boulevard coupe la cité en deux. D’un côté, la cité confort normal, ouverte sur la mer. De l’autre, la cité simple confort. Deux populations. Ni les mêmes logements, ni la même vue. C’était la donnée de la commande… Pouillon ne l’a pas inventée.
Mais il l’a dessinée. Il l’a rendue solide, durable, belle.

Point que la critique d’architecture ne peut pas contourner : un plan enregistre. Il donne à ce qu’on lui confie la forme la plus durable qui soit… la forme construite. L’architecte n’a pas choisi la partition ? Soit. Il en devient le scribe. Son trait la fixe pour un siècle. Aucun talent ne rachète cela. Et Diar el-Mahçoul est d’autant plus troublant qu’il est admirable.

Diar el Mahçoul, vue sur le Balcon des Arcades, Alger
L’histoire s’est chargée du reste, avec une ironie que nul n’aurait osé dessiner. C’est au bord même de cette cité que fut érigé, en 1982, le Maqam Echahid. Quatre-vingt-douze mètres à la verticale… au-dessus d’une composition entièrement horizontale. Deux siècles d’architecture ne se répondent pas si bien, ou alors oui.





Aujourd’hui ? Classé patrimoine culturel national depuis 2016. Et il se vide. Relogements successifs. Cent cinquante familles déplacées en 2023. Conversion annoncée en « village d’artistes ». Le geste peut se défendre… il mérite surtout d’être observé de très près. Classer un quartier, puis en évacuer les habitants pour le rendre à la culture, c’est reconduire, avec les meilleures intentions du monde, le geste initial : décider de ce qui vaut, pour ceux qui y vivent… sans eux.

Piscine de l'Hôtel El Riadh, Sidi Fredj







3. Le Sud et le rivage : la leçon la plus durable

Le Gourara, Timimoun, 1968-1971. Pouillon passe du grand ensemble à l’acupuncture territoriale. Volumétries en gradins. Terrasses en fer à cheval. Insertion au rebord de l’oasis, parcours d’eau internes… L’ensemble complète la colline au lieu de la nier. À Ghardaïa, le M’Zab (1970-1971) réemploie l’archétype de la citadelle perchée, en dialogue avec la morphologie du pentapole. Respectueux à bien des égards. Appropriateur à d’autres. Il faut savoir dire les deux.

Sur le littoral, Sidi Fredj. Hôtels, marina, théâtre de plein air… une métaphore balnéaire de l’urbanité méditerranéenne. El Marsa : bloc compact face à la mer, façade blanche géométrique, terrasses en avancée. Un ouvrage d’une puissance que la patine du temps et le vent marin avaient magnifiée.
Avaient.
Car voici le fait qu’il faut regarder en face. Il vaut, pour nous, tous les commentaires.

L’hôtel El Marsa n’a pas été démoli. Il a été vidé… au nom de sa réhabilitation. Le chantier a fait décaper au marteau-piqueur l’ensemble des revêtements. Ciment, plâtre, marbre, faïence… remplacés par du placo. Les sols de marbre arrachés. Le revêtement de la piscine, en parfait état, voué au même sort. Le coût annoncé permettait de construire trois ou quatre hôtels identiques. Un bâtiment qui avait résisté cinquante ans aux séismes et au sel… défiguré par une opération de conservation.

Nommons ce que cela révèle. Ce n’est pas ce qu’on croit. Personne n’a voulu détruire Pouillon. On l’a défiguré par ignorance de ce qu’il y avait à conserver. Parce que le marbre et la faïence n’étaient pas lus comme de l’architecture… mais comme du revêtement. Parce que la matière, chez Pouillon, n’est jamais un habillage : elle est la construction elle-même. Et ce savoir-là ne se transmet plus.

Ce n’est pas un défaut d’amour. Cette œuvre est aimée, célébrée, photographiée. C’est un défaut de culture architecturale. L’un ne remplace jamais l’autre.

III. L'architecte total, ou tenir toute la chaîne

Nommons maintenant ce qui fait de Pouillon une énigme. Rien à voir avec les circonstances. Tout à voir avec sa conception du métier.
Villa des Arcades, Plan/Cartouche, 1970

Pouillon tient tout. Conception. Métrés. Choix de la carrière. Préfabrication. Logistique. Corps d’état. Calendrier. Prix. Sa devise… construire plus, dans le moindre temps, au moindre coût… n’est pas un slogan de gestionnaire. C’est un programme d’architecte. Il suppose de tenir dans une seule main le tailleur de pierre, le céramiste, le sculpteur et le jardinier. Pouillon ne délègue pas la chaîne. Il est la chaîne.

Et là, il rejoint quelque chose de très ancien… qu’il faut avoir le courage de reconnaître pour ce que c’est. Pouillon est l’un des derniers architectes au sens plein du terme. Pas le spécialiste de la conception, cantonné à l’amont, livrant une intention que d’autres exécuteront comme ils pourront… mais celui qui tient l’ouvrage de la carrière au dernier joint. Et qui répond de tout. Les Pierres sauvages ne disent rien d’autre. Le maître d’œuvre du Thoronet, seul devant la totalité de son ouvrage… est un autoportrait.

Cette conception explique tout. La qualité : nul n’atteint cette matérialité sans tenir la matière. La vitesse : la chaîne ne bégaie que là où elle est morcelée. La longévité de ces bâtiments, qui ont mieux vieilli que leur gestion…
Elle explique aussi, très exactement, ce qu’elle a coûté.
Car un architecte qui tient tout ne laisse rien à tenir aux autres.

Roland Simounet, Djenan El Hassan,1960

Roland Simounet est ici le contrepoint qui éclaire. Son Djenan el-Hassan (1956-1958), sur un terrain escarpé réputé inconstructible, procède d’une démarche exactement inverse. Il part d’une analyse patiente du bidonville de Mahieddine. Des usages. Des seuils. Des manières d’habiter… Et il en tire une architecture. Il n’installe pas une population dans un monument conçu pour elle sans elle. Il compose avec ce qui est déjà là. Deux doctrines s’affrontent, et elles n’ont pas la même idée de ce qu’est un architecte : celui qui donne la forme… ou celui qui la recueille.

L’histoire a retenu Pouillon. Elle aurait tout autant pu retenir Simounet. La discipline, en Algérie, aurait alors disposé d’un autre répertoire… plus humble, plus processuel, plus transmissible. Aujourd’hui, Djenan el-Hassan est à terre. On peut y voir un accident. On peut aussi y voir la conséquence logique d’une hiérarchie que nous n’avons jamais interrogée : nous célébrons celui qui a tout tenu… et nous laissons disparaître celui qui avait su écouter.




IV. Trois invariants

La monumentalité comme compensation. Plus le logement est petit, plus l’espace collectif est vaste. Les logements de Climat de France font quarante à cinquante mètres carrés. Certains partagent un bloc sanitaire commun. La cour, elle, a les dimensions du Palais-Royal… Ce n’est pas du décorum. C’est un troc. Pouillon l’assume. Mais le troc a un revers : il déplace la dignité de l’intérieur vers l’extérieur, du privé vers le commun. Rien ne dit que ce geste correspondait à ce que ses habitants attendaient. Pouillon savait ce qu’il faisait… il ne le leur a pas demandé. C’est peut-être là, plus que partout ailleurs, que loge l’inquiétude.

La matière comme construction. La pierre calcaire mise en œuvre avec une rationalité quasi artisanale. Les bétons aux joints tirés. Les appareillages comme grammaire de la durée… Chez Pouillon, la matière n’est jamais un revêtement. Elle est l’ouvrage. C’est ce qui rend ces bâtiments si résistants. C’est exactement ce qu’on n’a pas compris à El Marsa.

Le site comme contrainte génératrice. Topographies algéroises suivies à la lettre. Gradins sahariens. Ombre et inertie thermique comme dispositifs premiers… Les hôtels du Sud ne posent pas un objet dans le paysage : ils épaississent le relief, l’épaulent, s’y engouffrent. C’est la leçon la moins datée de toute l’œuvre. Celle dont l’architecture algérienne d’aujourd’hui, qui bétonne au mépris de son climat, aurait le plus urgent besoin.
   
V. Ce que coûte l'architecte total

Reste à mesurer le prix. Pas celui des chantiers… celui de la discipline.

Une œuvre de cette masse, plus de deux millions de mètres carrés, occupe le terrain. Elle définit ce qu’est une belle architecture. Ce qu’est un bon chantier. Ce qu’est un architecte… Elle laisse peu d’espace aux autres manières de faire. Moins encore aux jeunes praticiens qui auraient eu à s’essayer, à échouer, à trouver leur propre trait. Pendant que Pouillon bâtissait une ville de cent mille habitants… une génération d’architectes algériens n’a pas construit la sienne.

Ce n’est pas un reproche adressé à l’homme. Il n’a jamais fait que répondre à ce qu’on lui demandait, avec une intensité que nul ne lui a disputée. C’est un constat adressé à nous-mêmes : une discipline qui repose sur un homme providentiel n’est pas une discipline. C’est une chance. Et les chances se retirent… Celle-ci s’est retirée en 1984, brutalement. Il a fallu trente ans pour rouvrir les cartons qu’elle avait laissés.


VI. Mémoires et gardiennes d'une œuvre — de Belcastel à l'EPAU

Mémoires d'un architecte, collection privée
Un dernier aspect, rarement mis en regard. Cette œuvre ne nous est pas parvenue seule. Elle a été portée, inventoriée, argumentée, arrachée à l’oubli… par quelques-uns dont la persévérance a suppléé, des deux rives, l’absence d’institution. Les taire reviendrait à laisser croire que cette architecture se maintient par sa seule masse. Elle ne se maintient pas. Elle est tenue.

Catherine Sayen, côté français. Elle entre dans l’agence en 1982… elle a vingt-cinq ans, lui soixante-dix, il achève l’El-Djazaïr. Elle restera jusqu’à sa mort. En 1996, elle fonde l’association Les Pierres sauvages de Belcastel, du nom du roman écrit en prison. Depuis, elle édite, expose, enquête. Témoignages des collaborateurs directs : Jean Chenivesse, l’homme des chantiers… Jean Ohlicher, directeur de la SOCOLON, l’entreprise algéroise qui bâtit Moretti, Zéralda, Sidi Fredj. Récit documenté de Diar es-Saâda. Exposition sur Pouillon éditeur et bibliophile…
Je l’ai rencontrée à Alger en 2017, lors d’une conférence qu’elle donnait à l’EPAU. J’en garde le souvenir d’une interlocutrice d’une rigueur exceptionnelle. Gardienne du récit pouillonien… et, chose plus rare, capable d’en discuter les contradictions sans complaisance. Sa formule dit l’essentiel : le rendez-vous a été manqué entre la France et Fernand Pouillon au XXᵉ siècle.
Côté algérien, l’énoncé reste à écrire.

Myriam Maachi-Maïza l’a entrepris. Architecte, diplômée de l’EPAU et de Versailles, enseignante à l’EPAU. Plus de vingt ans consacrés à cette œuvre : un magister sur la composition dans le Sud-Ouest algérien, un article fondateur dans Insaniyat, une thèse sur l’architecture hôtelière… et surtout une exposition qu’elle a fait circuler à partir de 2014 depuis l’Institut français d’Alger, puis Annaba, Constantine, d’autres wilayas, avec conférences dans les écoles.
C’est à elle qu’on doit le chiffre désormais partout cité : plus de deux millions de mètres carrés bâtis en Algérie. Une dizaine de cités. Une quarantaine d’hôtels. Des cités universitaires, des bibliothèques, des cinémas… « J’ai construit autant que pour une ville de cent mille habitants », aimait dire Pouillon. Le chiffre rend l’énigme arithmétique. Un seul homme. Une ville entière.
La recherche récente la désigne comme « ultime ambassadrice de l’œuvre Pouillon en Algérie ». La formule est juste… et elle devrait nous alarmer. Qu’un patrimoine de cette ampleur repose, sur son propre sol, sur la persévérance de quelques individus… quand El Marsa a pu être défiguré sans qu’aucune compétence n’ait été consultée… en dit long sur l’état de notre culture architecturale.

Il faut citer aussi Pierre Frey, fondateur des Archives de la construction moderne de l’EPFL, qui a passé ses dernières années dans les archives algéroises de Pouillon. Son ultime ouvrage, Le Téméraire éclectique, paraissait chez Actes Sud à l’automne 2023… quelques jours avant sa mort. Et Bonillo, Bédarida, Sellali, Bengoa, Fabrizio… et les jeunes chercheurs algériens qui prennent aujourd’hui le relais.

Toutes ces trajectoires disent la même chose, et c’est structurel : l’œuvre n’est sauvée que par la patience documentaire de quelques-uns. Cette patience n’est ni institutionnalisée, ni transmise, ni algérianisée à la mesure du sujet. C’est peut-être l’inquiétude la plus tenace que soulève cet anniversaire. La seule, aussi, que nous puissions encore corriger.
 

Conclusion : une œuvre-miroir

Regardée depuis aujourd’hui, l’œuvre algérienne de Pouillon est à la fois patrimoine et miroir.
Patrimoine… parce qu’elle a donné des formes durables à la dignité urbaine. Parfois au prix d’une monumentalité difficile à habiter. Parfois en dépit d’elle-même. Parfois grâce aux détournements qu’elle a subis.


Photo : Nacym Baghli, 2018

Miroir… parce qu’elle nous renvoie la question que nous n’osons pas poser. Que voulons-nous, au juste, d’un architecte ? Qu’il tienne tout, et nous laisse des chefs-d’œuvre que nous ne saurons ni entretenir ni transmettre ? Ou qu’il tienne moins… mais laisse derrière lui une discipline capable de continuer sans lui ?

Pouillon a choisi. Il a tout tenu.
Et la carcasse de Bab el-Oued, mangée par la vie, méconnaissable et debout, est le plus juste monument qu’il pouvait laisser. Elle dit la puissance de ce qu’il savait faire… et l’impossibilité, pour un seul homme, de tenir indéfiniment ce qu’il a levé.

Quarante ans après sa disparition, Pouillon nous demeure une ressource. Précisément parce qu’il nous oblige à cette question, sans complaisance.
La réponse ne viendra pas d’un architecte seul.
C’est probablement là, et nulle part ailleurs, que se situe le véritable enseignement de ce quarantième anniversaire.

NB
13.07.2026

Repères bibliographiques

Écrits de Fernand Pouillon Les Pierres sauvages, Paris, Seuil, 1964 (Prix des Deux Magots 1965). Mémoires d'un architecte, Paris, Seuil, 1968.

Monographies et travaux de référence Bernard Félix Dubor, Fernand Pouillon, Milan, Electa Moniteur, 1986 (avant-propos de Bernard Huet). Jean-Lucien Bonillo (dir.), Fernand Pouillon, architecte méditerranéen, Marseille, Imbernon, 2001. Stéphane Gruet, avec Catherine Sayen et Jean-Loup Marfaing, Fernand Pouillon : humanité et grandeur d'un habitat pour tous, Toulouse, Poïésis, 2010. Pierre Frey, Fernand Pouillon. Le Téméraire éclectique, Arles, Actes Sud, 2023. Pierre Frey, « Carnets de route », chronique en ligne, Espazium, 2019-2023.

Recherche algérienne Myriam Maachi-Maïza, « La composition architecturale dans l'œuvre algérienne de Fernand Pouillon, cas du Sud-Ouest algérien », magister, Centre universitaire de Béchar, 2002. Myriam Maachi-Maïza, « L'architecture de Fernand Pouillon en Algérie », Insaniyat, n°42, 2008. Myriam Maachi-Maïza (commissariat), L'œuvre algérienne de Fernand Pouillon, exposition itinérante, Instituts français d'Alger, Annaba, Constantine, 2014-2015. Mohamed Tehami et Karima Anouche, « Urban planning as the first step of architecture : the case study of Pouillon's housing estate Diar el-Mahçoul in Algiers », ZARCH, n°8, 2017. Fernand Pouillon. La revanche de l'œuvre, numéro thématique, Madinati. Revue de l'architecture, de l'urbanisme et de la construction, n°9, mai 2021, 64 p. (contributions de Catherine Sayen et de plusieurs spécialistes ; photographies de Léo Fabrizio) — madinati-dz.com. Maurice Blanc, compte rendu du numéro Madinati n°9, Espaces et sociétés, n°184-185, 2022/1, p. 271-273.

Association Les Pierres sauvages de Belcastel Catherine Sayen, L'Architecture par Fernand Pouillon : récit, Toulouse, Transversales, 2014. Catherine Sayen, Prouesses avec Pouillon (entretien avec Jean Chenivesse). Jean Ohlicher, Pierre Lehalle, Catherine Sayen, Franck Gautré, Bâtir avec Pouillon. Catherine Sayen (dir.), Le livre, l'autre dessein de Fernand Pouillon, Musée de l'imprimerie de Lyon, 2012-2013.

Iconographie et documentaire Daphné Bengoa et Léo Fabrizio (photographies), Kaouther Adimi (texte), Fernand Pouillon et l'Algérie : bâtir à hauteur d'homme, Paris, Macula, 2019. Stéphane Couturier, Climat de France, Toulon, Hôtel des Arts, 2014. Marie-Claire Rubinstein, Pouillon, une architecture habitée, Alger 1953-1957, documentaire, 2021.

Lectures critiques Odile Seyler et Jacques Lucan, « Fernand Pouillon. Les 200 colonnes, Alger, 1954-1957 », AMC, 1983. Bernard Huet, « L'héritage de Fernand Pouillon », AMC, n°71, mai 1996. Jean-Jacques Deluz, L'urbanisme et l'architecture d'Alger, Liège, Mardaga / OPU, 1988. Sur Roland Simounet : Richard Klein (dir.), Roland Simounet à l'œuvre. Architecture 1951-1996, Paris, IFA / Carré d'Art, 2000.


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